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mercredi 21 juillet 2021

[Guinguette-Philo ] Samedi 31/07/2021 17h30 au Petit Bal Perdu à Noé (31410)


 


Il semble bien que vous ne soyez pas tous partis à la mer et encore moins habiter des châteaux en EspagneDu coup, pour ceux qui souhaiteraient une autre sociabilité que celle des réseaux sociaux numériques, nous vous convions à un débat, dans une guinguette : Le Petit Bal Perdu à Noé (31410).

La question qui nous occupe est simple. Avons nous besoin d'autre chose que de Facebook, Snapchat et autres Whatsapp ou Skype pour être heureux ? Que nous apporte ou nous apporterait pour les plus numérique, une sociabilité "Hors ligne" que ne peut pas nous apporter celle proposée par les services numériques.




Il n'est pas question de discuter de notre besoin de lien social. Dans l'Antiquité, Aristote (384-382 av. J.C.) pose que la société humaine est aussi naturelle que les diverses sociétés animales. L'homme est un « animal politique » (Polis signifie « cité » en grec: le terme de « politique » n'est donc pas à prendre dans son sens moderne). L'homme, dit Aristote, n'est ni un Dieu, ni une bête: il doit vivre en communauté. Celui qui vit à l'écart, parce qu'il n'éprouve pas le besoin d'être avec les autres ou parce qu'il en est incapable, ne peut pas être considéré comme un homme.

Une caresse, cela fait du bien, mais ne peut on la remplacer par une caresse numérique ? 

Notre sociabilité en "face à face" baisse bien. Elle a  a fait l’objet de vérifications statistiques. Il y a bien  une baisse de la sociabilité en face-à-face des Français. Cette affirmation est aussi au cœur de la thèse de Putnam (2000) pour qui la sociabilité des Américains s’est dégradée sur les cinquante dernières années.

Depuis 18 mois, le choix ne nous est même plus donné : plus de bise, d'embrassade ,de grande manifestation de foule.  Qu'est ce qui nous manque, s'il nous manque quelque chose. Pourquoi est-ce important ou pas ?Certains répondrons le sexe. Mais le sexe est de plus en plus un pratique solitaire. Et si après l'amour l'animal est triste, l'est-il après Facebook? 


Besoin de se toucher ?

Fabienne Martin-Juchat, professeure en sciences de la communication à l'université Grenoble Alpes déclare à propose des rassemblement parisiens au jour de la sortie du confinement : «Ces rassemblements sont compréhensibles et totalement non surprenants. L'élan de socialité est un élan vital, c'est comme manger et boire. Une personne privée de contacts sociaux dépérit. Pour les jeunes en particulier, le besoin de socialité à l'autre est plus important que le risque d'être contaminé».
- Cela semble limité la sociabilité au contact physique.



Le psychothérapeute Bruno Vibert rajoute que le manque de contacts physiques peut être mal vécu: «Toucher et être touché est nécessaire à notre équilibre. C'est bien plus qu'un besoin biologique. C'est un sens qui permet de percevoir les émotions chez l'autre. Il valide l'affection des proches et éloigne les peurs.»
- Ne peut on le faire avec un émoticône ?   
Un bisous en virtuel ? C'est mieux ou moins bien ?
De manière plus générale, les émoticônes sont devenues une manière de communiquer à part entière. La très grande majorité des sondés les utilise pour alléger l'ambiance des conversations (93%) et montrer son soutien aux autres (91%). L’emoji serait d’autant plus apprécié qu’il rend, pour 62% des gens, les conversations plus "fun" et légères, voire permettent, pour 42%  des sondés, de mieux traduire un état d’esprit qu’avec des mots.  65% des utilisateurs d’emojis se disent même plus à l'aise pour exprimer leurs émotions par ce biais que par un simple appel téléphonique. L’émoji est également  plus rapide pour faire passer une émotion que de la traduire en mot.

S'il est entendu que l'ors un câlin, notre cerveau se charge d'ocytocine, l'hormone du bien-être. Un anxiolytique naturel qui fait baisser le cortisol, en d'autres termes, le stress, que fait sur notre cerveau l'mage de l'être aimé nous envoyons un baiser, la lecture d'un poème de celui ou celle qui nous déclare son sentiments. Roxane aimait bien Cyrano pour ses écrits, non ?

Déclaration d’amour de Cyrano à Roxane
Votre visage est un poème.
Vos yeux sont un poème.
Votre regard est un poème.
Vous êtes belle comme une perle.
De la perle blanche, vous avez la pureté céleste, la préciosité, la délicatesse.
Je ne peux imaginer la vie
sans votre présence auprès de moi,
sans la tendresse de vos paroles et la douceur de vos doigts.

Vous êtes mon amour,
ma passion,
mon incessante admiration,
vous me rendez si heureux,
que je ne peux être qu’amoureux.
Je vous offre donc mon cœur,
inondé par tant de bonheur,
il vous appartient pour toujours,

À toi ma Roxane.

Qu'en pense Roxane ?

Alors ? Avons nous besoin de nous toucher, de nous renifler de nous sentir pour être heureux ou peut on le remplacer par d'autres type de message, par des messages électroniques, par les réseaux sociaux ? Meetic crée la rencontre, mais devons nous la "dévirtualiser" ? La rencontre physique nous apporte elle plus de bonheur ?

Et le virtuel peut-il nous caresser ?

 Les Sextoys connectés

Ils s’appellent Kiiroo ou encore Lovense, et ils arrivent. Pour notre plus grand bien… Les sextoys connectés (aussi appelés sextoys télédildoniques) ne sont pas de simples sextoys. En effet, ceux-ci permettent d’échanger en temps réel les mouvements effectués depuis et vers un autre jouet.

Clones


Ce café philo  est une rencontre est en physique pas de visio :)

Quelques références

Extrait de l'article

Les Français discutent en une semaine avec dix-sept personnes différentes sur des sujets non professionnels. Parents, collègues et amis composent presque à égalité les trois quarts de ce réseau, le reste se partageant entre le voisinage, les associations, les commerçants, les simples relations. On observe une présence plus affirmée des amis pendant la jeunesse, des collègues pendant l'âge mûr, de la parenté pendant la vieillesse. Les comportements de sociabilité restent marqués par le partage traditionnel des rôles entre les sexes : c'est d'abord aux femmes qu'incombent les relations avec les proches — parents, commerçants, voisins. En milieu populaire, toutefois, celles qui exercent une activité professionnelle diversifient sensiblement leurs contacts.
    Les relations de parenté mises à part, les diverses composantes de la sociabilité tendent à se cumuler : un dixième des actifs concentrent le tiers des discussions personnelles entre amis ou collègues. Plus liée au diplôme qu'à la fortune, la sociabilité présente tous les traits d'une pratique culturelle...
    Le dixième de la population active concentre un tiers des discussions entre amis ou entre collègues
    Un des aspects de la corrélation entre sociabilité et capital culturel est que le fait que les plus fortes concentrations de relations s'observent dans des groupes sociaux numériquement très restreints. L'examen des carnets est éloquent : professions libérales, professeurs, artistes, fonctionnaires du « cadre A », instituteurs et travailleurs sociaux ne représentent, réunis, que 1 0 % de la population active masculine, mais rassemblent 34 % de ses relations d'amitié ou 35 % de
    ses relations de travail, et « seulement » 24 % de ses relations de parenté et 23 % de ses relations de voisinage. La situation des ouvriers est inverse : 35 % des hommes actifs sont ouvriers qualifiés ou non qualifiés, ce qui en fait de loin le groupe social le plus nombreux, mais on ne peut leur imputer que 1 7 % des relations amicales attestées dans la population active, 1 5 % des relations de travail, 1 5 % des relations de voisinage. Et si la parenté prend dans leur modeste réseau une importance relative qu'elle n'a pas dans les classes supérieures, elle ne représente encore que 20 % des relations de parenté déclarées par l'ensemble des actifs. Le fait que, dans l'ensemble, les diverses composantes de la sociabilité se cumulent au lieu de s'exclure et restent très concentrées dans l'espace social remet en place quelques idées reçues. À la suite de Georg Simmel, qui fut au début du siècle l'un des premiers sociologues à mettre la sociabilité au centre de ses préoccupations, on a souvent tiré argument de la pluralité des rôles sociaux endossés par chacun pour affirmer qu'elle donnait du jeu au comportement individuel et venait desserrer les contraintes sociales. Au lieu d'être pris dans un rôle unique, vous êtes tour à tour parent, ami, voisin, collègue," membre d'une association, etc., en sorte que vous n'investissez jamais qu'une fraction de votre personne dans chacune de ces activités. Simmel voyait dans la grande ville un lieu par excellence de cette libération. Mais, à la lumière des résultats exposés ici, cette image de l'agent social multicartes apparaît sous un autre jour. Ce n'est pas parce que l'on passe d'un secteur de la sociabilité à l'autre que l'on devient un autre homme. La même personne cumule les divers rôles et elle ne pourrait le faire si elle ne détenait pas un même ensemble d'atouts, très inégalement répartis. C'est encore le monde social qui alloue à certains la faculté de pouvoir jouer
    avec lui. 



    Dans une autre étude :


    Les catégories socio-professionnelles les plus aisées ont cessé d’être complètement assurées de leur présent et de leur avenir. Le diplôme, les héritages immobiliers, culturels, le capital social, ne suffisent plus à être et à se sentir en sécurité, ne suffisent plus à avoir du temps et de l’énergie à consacrer aux sociabilités familiales, amicales, amoureuses. Le travail peut être dur, épuisant psychologiquement et physiquement.  Si le travail peut favoriser le capital social, la valorisation de soi, permettre de devenir et de rester quelqu’un d’intéressant, il peut aussi être destructeur et réduire à néant le réseau de relations sociales. Il y a des personnes qui sont happées par leurs engagements professionnels.

    D'une autre étude

    Les jeunes sont aussi ceux qui font le plus état de la dégradation de certaines relations Grossetti, Michel (2021), « La sociabilité des jeunes éprouvée par le confinement », La vie en confinement : études et résultats, n° 6, mis en ligne le 11 mars 2021, https://vico.hypotheses.org/273.
    FIGURE 6 : MENTIONS DE RELATIONS DÉGRADÉES SELON L’ÂGE Pendant le premier confinement

      • Source : Enquête Vico, avril-mai 2020.
      • Champ : Répondant·es de 18 ans et plus résidant habituellement en France (N = 16 224).
      • Lecture : 23,5 % des 18-30 ans mentionnent des relations dégradées depuis le début du confinement.

        Dans l’enquête VICO, les jeunes déclarent souvent des pertes de contacts ou des dégradations de relations parce que le contexte spécifique du confinement les empêche de maintenir tous les liens dans lesquels ils étaient engagés. Ils déclarent aussi un peu plus souvent avoir créé de nouveaux liens, là encore amicaux, notamment en ligne. Pour la majorité des plus jeunes des enquêté.es, le confinement a donc été une épreuve particulièrement importante pour la sociabilité et les relations sociales. Ceux qui sont retournés chez leurs parents pour se confiner ont mieux maintenu les liens familiaux, au prix parfois de tensions et d’une dégradation des relations avec les parents ou la famille proche, mais ils ont dû renoncer encore plus que les autres à échanger aussi fréquemment qu’auparavant avec une partie de leurs amis. Il semblerait aussi qu’un des effets de la crise et du confinement soit un accroissement des contacts familiaux alors que les relations amicales ont été plus impactées. Des amis ayant été perdus de vue, d’autres moins contactés qu’à l’ordinaire. Cela peut amener à réfléchir sur les différences entre ces types de relations, et à leur spécificité dans la crise. Cette étude éclaire également les spécificités et les fragilités des jeunes lorsque la sociabilité qui les caractérise est brutalement éprouvée...


        Quelques points de repère

        « les relations vont aux relations » 

         Ceux qui ont le plus de contacts avec leur famille en ont aussi plus avec leurs amis, ou participent plus à des activités de sociabilité (associations…). Et si les catégories socio-professionnelles se distinguent par la structure de leur contact, il s’établit une « hiérarchie » de la pratique de sociabilité, liée en partie au revenu mais plus au diplôme donc au capital culturel, ce qui fait dire à Héran que la sociabilité est une « pratique culturelle »

        Les personnes qui échangent le plus en face à face sont aussi celles qui communiquent le plus par téléphone. Cela nous amène à discuter le rôle des technologies par rapport aux interactions directes. 

        Définition

        La sociabilité est l’ensemble des interactions sociales qu’un individu développe au quotidien : la finalité n’est pas d’accumuler un « capital » ; le terme « sociabilité » a donc un sens un peu plus large.

        Effort 

        Dans l’idée de capital social, l’individu produit un « effort » qui peut bénéficier à ceux avec
        qui il interagit 

        Thèse 

        La thèse de Hampton et al. (2009) est également celle défendue par Mercklé, pour eux il n’y aurait pas globalement de baisse de la sociabilité, en tout cas en France, mais un remplacement de la sociabilité « directe », en face à face, par une sociabilité « médiatisée » par des dispositifs techniques, le téléphone hier, Internet et en particulier les réseaux sociaux aujourd’hui. 

        Liens forts et lien faibles

          Les liens forts sont ceux que l’on tisse avec ses proches, ils s’appuient sur une confiance réciproque élevée, fondée sur le respect de normes de comportement tacitement admises, et induisent des relations affectives plus ou moins étendues. amitié.
         Les liens faibles ont une fonction différente. Noués entre personnes qui sont de simples « connaissances »,  ils mettent souvent en relation des personnes culturellement ou socialement éloignées. 

         La sociabilité, c’est donc l’ensemble des liens forts et des liens faibles d’un individu. 

        Facebook

        Selon Cardon c’est une forme particulière de liens (« faibles ») qui serait mise en œuvre, mais globalement la sociabilité des individus s’enrichirait avec l’usage de Facebook.  

        Putnam. Burke, Kraut et Marlow  montrent que l’envoi d’un message privé de réaction à des amis qui postent un contenu sur leur mur, accroît le capital social de l’émetteur, mais que pour les personnes en difficulté personnelle, se borner à lire passivement ce que font les amis, peut être source de réconfort. 

        Le degré de séparation (distance entre deux individus tirés au hasard dans un réseau) est égal à 4 sur Facebook

        Lire des posts sur facebook tend à réduire le capital social

        Autres articles

        mardi 22 juin 2021

        Le sens de la tragédie. Caroline Gayral, Christian Belbèze et Jean Belbèze - Texte complet


         Le sens de la tragédie 

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        • Caroline Gayral
        • Christian Belbeze
        • Jean Belbeze


        Le sens de la tragédie




        Caroline Gayral

        Christian Belbèze


        Epilogue et note du Dr Jean Belbèze, Médecin Psychiatre 




        “Si vous n'avez absolument rien à créer, vous pourriez peut-être vous créer vous-même.”

        Carl Gustav Jung



        « Je me demande ce que le passé nous réserve » 

        Françoise Sagan 


        Prologue

        Ce témoignage est le reflet d’une époque, celle que les économistes nomment avec des trémolos dans la voix : Les trente glorieuses. De 1946 à 1975 ce sont les années de la croissance, du plein emploi … et du bonheur économique. 

        Statistiquement et économiquement, c’est sans doute vrai. Mais, Arthur Koestler nous l’a dit : « les statistiques ne saignent pas ». Notre témoin qui raconte cette période lui, oui. Il nous permet de comprendre ce qu’a été la France d’après-guerre pour certains enfants maltraités.

        La résilience de l’enfant témoin qui se raconte ici est si incroyable que les rapporteurs ont pris la liberté de s’interroger tout haut sur ce phénomène. Ils accompagneront de leur réflexion naïve le lecteur en utilisant trois axes principaux. Le premier est celui de la théorie de l’attachement née du travail du psychiatre John Bowlby. Ensuite, ils s'interrogeront sur les mécanismes de la fiction familiale en prenant appui sur les recherches philosophiques de Clément Rosset. Leur dernier axe sera celui de la résilience. C’est ici les travaux du neuropsychiatre Boris Cyrulnik, qui les guideront.

        Ce livre est l’histoire incroyable de Michelle, retranscrite telle qu’elle nous l’a confiée, avec ses mots. D’enfant battue pendant des années, elle est devenue une femme heureuse. Michelle, nous dira comment et les rapporteurs eux, essayeront de vous dire ce qu’ils en ont compris.

        Les noms des personnes et de certains lieux ont été volontairement anonymés. 

        • Est-ce que le secret du bonheur est dans ce livre ? 

        • Bien-sûr, pour ça pas besoin de l’acheter ni même de le lire, c’est écrit sur la couverture : c’est le “Sens du tragique”. 


        Quelques repères

        Nous avons choisi volontairement de conserver l’ensemble des protagonistes de cette histoire et ils sont nombreux. Il est donc important de poser quelques repères familiaux.

        Notre héroïne se nomme avant son mariage Michelle Pantero.

        La famille Pantero sera donc la famille Paternelle de Michelle et la famille Saint Martin la famille Maternelle. 

        La famille Pantero est constituée de la grand-mère Marie-Louise Pantero et de ses sept enfants. Le grand père Michel Pantero est décédé avant la naissance de Michelle. Tous les cousins de Michelle sont des Pantero.

        La famille Saint Martin est constituée uniquement du grand-père André Saint Martin et de sa fille Lucette Saint Martin, la mère de Michelle. La grand-mère Françoise Saint Martin, la mère de Lucette, est décédée avant la naissance de Michelle.


        Chapitre 1 : Ma mère, la Baïse et moi

        28 novembre 1944 - 21h à Grand Nérac sur les bords de la Baïse 

        Si ma mère, Lucette Saint Martin, peut cette nuit-là du 28 au 29 novembre 1944, me jeter à l’eau, ce qu’elle a convenu de faire, elle n’aura pas à dire qu’elle est enceinte. Je passe à l’as.

        Son père a une maison dans Nérac, côté Grand Nérac, au bord de la Baïse. Il entend des plaintes. Il s’appelle André Saint Martin mon grand-père, au départ il s’appelait André “De” Saint Martin, mais il a vendu sa particule parce qu’il voulait du pognon. Bref, c’est parce qu’il y a ce gémissement-là dans la nuit, que mon grand-père sort. Il pense que c’est un Allemand, un maquisard ou un Anglais blessé. Il sort et qu’est-ce qu’il voit ? Il voit ma mère, sa fille, en train de vouloir accoucher au bord de la rivière derrière la maison. Il l’embarque illico presto, l'hôpital n’est pas très loin de là. Il l’embarque jusqu’à l’hosto et c’est là que je nais aux environs de minuit. 

        Aucune de mes tantes Pantero, les sœurs de mon père, qui la fréquentent à ma mère, ne se sont rendu compte qu’elle était enceinte, aucune. Toutes me le diront : “Je n’ai jamais vu ta mère enceinte”. Ça veut dire ce que ça veut dire! Il faut dire que depuis plusieurs mois elle porte toujours un manteau de fourrure très épais qu’elle ne sort jamais. C’est bien plus facile pour cacher. Tu vois un peu le truc. Même son père ne savait pas qu’elle était enceinte, il me l’a toujours dit : « Je ne le savais pas. ». Personne ne le savait. Personne ne l’a vue enceinte, personne. Mon grand-père André Saint Martin me dira : « Je n’ai jamais vu, ta mère, enceinte. ». 

        Et quand je nais, on lui demande à ma mère “comment voulez-vous l’appeler?” et elle dit : “Je veux pas l'appeler.”. Elle ne veut pas me donner un nom. C’était un petit problème. Au bout de deux jours, comme son père le lui dit : “Tu peux pas laisser cette enfant comme ça.” Elle me reconnaît. Mais elle me reconnaît oui, mais du bout des lèvres. Elle dit : “C’est un petit être, je veux pas en entendre parler”. De l’air de dire, il y en aura d’autres et on en parlera plus. 

        Enfin sur les papiers, je suis la fille de Lucette Mathilde Saint Martin. Mais c’est une voisine qui me déclare à la mairie, parce qu’elle, elle ne veut pas le faire. C’est mon père, Eugène Pantero, qui me donne mon prénom, Michelle, en l’honneur de son père à lui, mon grand-père paternel, Michel Pantero.

        Mon grand-père André Saint Martin veut savoir. Il demande à ma mère : “Qui c’est le père?”. Elle le lui dit. Mon père est militaire de carrière, Il est haut-gradé mon père dans l’armée. Il est lieutenant ou un truc comme ça, il est très haut placé, c’est pas n’importe qui mon père. Alors mon grand-père André Saint Martin va le trouver le lendemain et il fait un tel scandale dans la caserne que mon père a pris la honte et qu’il a quitté l’armée. Marie-louise Pantero, ma grand-mère, me reprochera toute sa vie qu’à cause de moi, son fils a loupé sa carrière. Mon père me le dira plus tard lui aussi : « Mon beau-père a fait un scandale devant tous les officiers ! ». Ça a été terrible pour lui. Par contre, il ne me dira jamais dans quelle caserne il était. 

        Je pars de ce principe que il faut reconnaître les gens qui t’on fait du bien. Mon père il me reconnaît. Il est pas obligé, ma mère ne veut pas me reconnaître, je ne vois pas pourquoi lui il fait cet effort-là. Je pense que je lui ressemble quand même un petit peu. Et en plus de ça, il ne me laissera pas tomber, il rencontrera ses petits-enfants. Il sera à mon mariage. À ma naissance mon père a vingt ans et ma mère en a dix-huit. Il s'appelle Eugène Pantero, mon père. Il me prend à l'hôpital et il m’emmène chez ma grand-mère, sa mère, Marie-Louise Pantero. Je m'appelle Pantero.

        Ma mère m’abandonne à l’hôpital. Elle disparaît tout de suite. André Saint Martin vit avec une femme mais c’est pas ma grand-mère. Ma grand-mère Françoise Saint Martin elle est morte en couche. Quand elle est née ma mère, sa mère était en train de mourir. Le gynéco, il a demandé : “ Qu’est-ce qu’on fait ? C’est la petite ou la maman ?”. Et mon grand-père André Saint Martin, il a choisi la petite, ma mère. 

        Ma mère aussi, je lui en veux un peu aussi quand même, parce qu’elle aurait pu ne pas le cacher jusqu’à la fin. Elle a mis la pagaille pour pas grand-chose, hé. Peut-être qu’elle ne le dit pas parce qu’elle se sent fautive ou parce qu’elle a pas de maman. Peut-être qu’elle reproduit. 

        Plus tard mon grand-père André Saint Martin me dira : “Ne la recherche pas ta mère, elle n’en vaut pas la peine.” Je ne la verrai jamais plus à ma mère. Je ne la connais pas. Je ne saurai rien d’elle, elle ne me recherchera jamais et moi non plus. Ce qui est important c’est d’avoir les parents quand tu en as besoin, dans la petite enfance. Quand tu grandis, tu n’en as plus besoin. Ma mère elle va me manquer pendant l’enfance mais pas après. Dès que j’ai pu me dépatouiller toute seule, elle ne me manquera plus. 

        Quand ma grand-mère va me taper, j'appellerai : « Maman, Maman … », des fois en pleurant et même toute ma vie quand je me ferai mal j'appellerai « Maman, maman », et puis je penserai, non, non, c’est pas la peine de l'appeler.

        Rang du haut de gauche à droite André et Odette Pantero, Rang du bas Micheline Pantero, Marie-Louise et Jeannot Pantero. Michelle (2 ans) est tenue par sa grand-mère - 1946 Nérac

        Bref, là, mon père m'emmène chez Marie-Louise Pantero, sa mère. Sur les sept enfants qu’a eu ma grand-mère Pantero, il en reste encore deux à la maison, mes deux plus jeunes oncles Jeannot et André Pantero. On sera quatre en permanence. 

        Après cette naissance tout découle en ma défaveur, je vais dire. Parce que moi je suis toute petite, j’ai trois jours quand là-dessus, j’attrape une maladie, une bronchite capillaire. Trois ou quatre médecins viennent à mon chevet. Je m’étouffe. Les docteurs disent que je suis en train de mourir. Ils disent : “C’est un petit ange, on doit le laisser partir, Marie-Louise, il n’y a plus rien à faire”. J’ai vingt et un jours quand Marie-Louise Pantero, ma grand-mère, me donne une potion. Cette fameuse potion magique est à base de vinaigre et de je me rappelle plus quoi. Elle prend le vinaigre, elle le fait chauffer, elle met je sais pas quoi dans le vinaigre et elle me le fait boire. Au bout d’un moment je fais comme un râle, “Arghl”, et je sais pas et … je suis là ! 

        Je lui reprocherai toute ma vie de m’avoir sauvée pour me faire souffrir ce qu’elle me fera souffrir. 

        Je n’ai pas de souvenir de ma petite enfance. Aussi loin que je me rappelle j’ai sept ans ou douze ans, mais jamais moins. Pourtant il y a deux souvenirs ou en réfléchissant, je suis trop petite pour avoir sept ans, je dois être plus jeune.

        Le premier souvenir, c’est à Toulouse, rue Stalingrad. Je suis en visite chez mon père. En haut des allées Jean Jaurès, vous descendez la rue Stalingrad, il y a un grand bâtiment je l'ai toujours connu et à côté une maison. Chaque fois que je passerai et que je reverrai cette maison, je reverrai aussi la fois où il me rase la tête parce que j’ai comme une espèce de pelade à la tête et là, je suis petite, oui, je suis petite. Mon père me tient entre ses genoux et il me rase la tête. Bon, dans cette maison à peu-près à la même époque, je suis venue à Toulouse quelques jours pour voir mon père. Papa est parti travailler. Je suis avec la femme avec laquelle il vit. Mon père est un mac, mais il travaille quand même. Il a une couverture, pour faire voir qu’il est pas mac. Mais cette dame, elle est avec un mec. Elle veut avoir un type, là. J’ai cinq ou six ans, je suis petite, parce que je me fais caca dessus, il y a des âges où tu peux te retenir où tu peux contrôler, là je suis plus petite. Je tire sa robe. Je l’embête. Mais je me rends pas compte que je l'embête. Elle discute avec le mec et moi je tire la robe et je dis : « je veux faire caca, je veux faire caca ». Et je veux aller aux toilettes. Je lui dis que je veux aller aux toilettes. Comme elle est occupée, ça presse pas tu comprends. Jusqu’au moment où je fais dans ma culotte. Je peux pas me retenir. Quand le type part, elle me prend et elle prend la culotte et elle me barbouille la figure. Elle me fait manger le caca. Elle me fait manger mon caca. Je ne le lui dirai à mon père que quand j’aurai trente-cinq ans qu’elle m’a fait bouffer mon caca, quand même, hè. Mais il ne la verra plus à ce moment-là. Il lui fout sur la figure. C’est pas un tendre mon père. C’est pas un tendre le type, hé. Puisqu'il fait de la taule. Il est reconnu proxénète quand même hein.

        L’autre souvenir, c’est aussi chez mon père, ça doit être plus tard. Ils m’ont laissé toute seule en bas de la rue Stalingrad, ils m’ont dit : “ Surtout tu n’ouvres pas la fenêtre”. Je prends une chaise, parce ce que je suis espiègle. Je suis comme tous les enfants du monde, je suis pas une sainte non plus et je monte à la fenêtre. Et un mec, il passe, il me dit : “Combien tu veux?”. La peur ! Je referme la fenêtre et je ne le dis à personne. Ça, je ne le dirai jamais à personne. Je le raconterai seulement à Raymond. Mais le mec, il ne sait pas, il y a des prostituées là. Elles font le trottoir en face, elles sont toutes là. Je les connais ces dames, enfin je les vois. C’est le quartier où il y a les putes donc c’est normal. Le mec, il me voit à la fenêtre et il me dit : « Combien tu prends » ou un truc comme ça et j’ai eu peur parce que j'ai interdiction d’ouvrir la fenêtre et déjà je monte sur la chaise, donc je dois pas être très grande quand même. Et je ne le dirai jamais à personne que j’ai fait ça.

        Bref, là, juste après ma naissance mon père m'emmène chez Marie-Louise Pantero, sa mère, côté Petit Nérac chez qui je vais rester jusqu’à mes seize ans. 

        Chapitre 2 : Rue de l’église

        Mai 2020 – Sud de la Haute-Garonne

        “Ta mère est une pute, qui a donné ton père aux Allemands . «C’est ce que pourrait entendre retentir, celle ou celui qui passerait dans la rue de l’église à cet instant. La rue de l’église est courte et étroite. Elle ne comporte que trois maisons de maître, un immense presbytère abandonné depuis longtemps et, bien sûr, l’église. Dans cette rue d’un village du sud de la Haute-Garonne étrangement silencieux et désert, notre promeneur entendrait ensuite chuchoter comme s’il y avait là plus de gêne à le dire : “ D'ailleurs, il disait pas aux Allemands, il disait aux Boches. Il me le disait ça mon grand-père ! ”. Celle qui déclare cela, en cette soirée à la température estivale, c’est Michelle. 

        Délicieuse voisine et solide bonne femme de soixante-quinze ans, Michelle est la grand-mère de tous les enfants du village. Elle les cajole ou les gronde avec la même bienveillance et le même accent toulousain. Elle offre des bonbons à ceux qui passent devant chez elle et leur ordonne d’aller se coucher si en été, la soirée tarde et devient un peu trop bruyante et cela même s’ils ont plus de 20 ans et plus de 20 centimètres qu’elle. Elle est mariée à Raymond, a deux garçons et une petite fille de 10 ans, Cléo. Elle dit “Ma caille, mienne, à moi” pour la nommer. Puis elle vous montre des centaines de photos de l’enfant sur un IPhone désobéissant. Elle se pâme devant chaque image de sa petite fille en train de vivre ou de poser puis elle injurie l’appareil qui régulièrement se refuse à sa volonté. Ensuite, pour partager sa déception, elle demande alors systématiquement à Raymond qui lui sourit, pourquoi cet imbécile de téléphone ne “comprend rien”.

        Avec la jolie Marie et mon ami Philippe, son mari, les autres voisins de la troisième maison de la rue, durant le confinement d’Avril à Mai 2020, nous avons parfois fait, je dois l’avouer, quelques apéritifs interdits et délicieux. En longeant les murs comme un chat puis en traversant la rue en possession d’une attestation de sortie destinée à calmer une maréchaussée toujours absente, je rejoignais le lieu du rendez-vous secret. Cachés par l’un des grands portails des habitations du centre du village, qui servaient autrefois à faire entrer les tombereaux des vendanges, nous avons joyeusement œuvré à consolider notre amitié. Nous étions cinq passagers sur un radeau d'humanité au milieu d’un océan de silence et de défiance. 

        Ce soir, c’est le dernier de ces moments volés, le vendredi juste avant le dé-confinement, lundi c’est fini. Nous sommes regroupés dans le jardin de Marie et Philippe, entourés de rosiers, d’oliviers en pot et de murs de briques et galets. Michelle évoque sa terrible enfance. Ce n'est pas la première fois qu’elle dit son effroyable grand-mère. Cependant, cette fois, cette histoire résonne à mes oreilles d’une manière différente. Quelques semaines avant cette rencontre illicite de quartier, j’avais reçu de Marie-Jeanne Trouchaud, durant une formation à l’animation d’atelier philosophique pour enfants, un cours sur le développement du cerveau et le cortisol. Cette psychothérapeute nous avait expliqué en substance, que le cerveau d’un enfant maltraité en générant une hormone que l’on appelle le cortisol, n’allait pas du tout se développer de manière souhaitable. Ledit cerveau allait, une fois adulte, manquer de connexions neuronales et se retrouver avec un cortex préfrontal misérable. Un cortex préfrontal miteux correspond simplement à des difficultés d’apprentissage, de concentration et une incapacité à la gestion des émotions qui peut aller jusqu’à l'absence totale desdites émotions. L’adulte résultant de cette éducation faite de peurs, de coups et d'humiliation sera aussi un être sans force psychologique, sans courage, triste et en grande insécurité. Il se sentira toujours menacé dans un monde toujours hostile. Bref, un sociopathe-psychopathe stupide! Je fus très troublé par ce cours et même, je me dois de l’avouer au lecteur, extrêmement culpabilisé d’avoir parfois à l’occasion d’un de ses caprices, giflé une de mes filles. 

        Alors ce soir de fin de confinement, je suis frappé par ce que me dit cette femme. Comment une enfant qui a vécu dans le pire des enfers jusqu’à ses 16 ans, peut-elle être aujourd’hui la personne, la plus généreuse, courageuse, empathique que je connaisse ? Soudain en cette douce soirée de mai 2020, devant mon verre de vin et quelques olives, Michelle m’est apparue habillée du costume de Wonder Woman. Des bottes rouges aux pieds pour courir plus vite que la louche qui veut la frapper et des manchettes de métal aux poignets pour contrer les balles du revolver de sa grand-mère. Je perçois que cette femme est extraordinaire. Alors, mon esprit surpris et quelque peu embrumé, entend une voix pâteuse sortir de ma bouche : “Je vais écrire ton histoire !”. Elle me sourit et me répond, en minaudant et en soulevant ses larges épaules de Wonder Woman du sud-ouest : “Si tu veux !”. 

        Et c’est ainsi que d’une joyeuse réunion prohibée jaillit le projet de rapporter cette réalité impossible d’une enfant qui a grandi dans la pire des maltraitances et sans amour perceptible pour devenir une adulte responsable, sensible et d’une intelligence sociale hors norme. 

        Dès le lundi, je pose mon téléphone sur la table basse de Michelle entre son canapé et la télé qu’elle vient d’éteindre. Dans cette grande maison aux murs en colombages de la rue de l’église, assis dans un fauteuil en cuir et devant mon café, alors que le village se réveille difficilement comme une princesse encore engourdie après le baiser d’un prince visiblement pas assez charmant, je commence à enregistrer son histoire : 

        « Je n’ai pas de souvenir de ma petite enfance. Je crois que j’ai sept ans quand je me rends compte. Avant je n’ai pas de souvenir. Raymond se rappelle des choses de sa petite enfance. Il se rappelle de son petit vélo que son père lui avait acheté, il avait deux ou trois ans. Moi non, je n’ai pas de souvenir avant sept ans

        • Toi tu ne te rappelles pas de choses comme ça, Michelle ?

        • Un vélo, tu plaisantes ou quoi, ma caille ? Des coups de pied au cul, oui. Puis tu sais ces années-là de mon enfance, je n’arrive pas à suivre le fil. Tout se brouille. Le fil conducteur m’est tellement difficile à suivre? Il y a plein de choses qui viennent … Je vais te redire des choses. Il faudra du temps et du temps parce qu’il y a trop de choses. Ça se multiplie dans ma tête. 

        • Et quand tu étais bébé ? » 

        Michelle mime alors une parole muette : “Je ne m’en rappelle pas.” Puis elle rajoute : « Je me souviens plus du tout des premières années. J’ai dû faire un voile sur certaines années, pour cacher les choses. Franchement, j’ai dû cacher des choses même à moi. Parce que c’est trop difficile à assumer quand il y a de la souffrance et je m’en rends compte même aujourd’hui. Quand il y a des choses qui me font de la peine, je les occulte, je veux plus en entendre parler parce que c’est trop dur à supporter. Ça, ça m’arrive encore aujourd’hui, même avec mon âge. Je fais attention avec des gens que j’aime mais qui ne sont pas stables à ne pas me mettre trop en avant, à me protéger. Sinon, je me fais trop mal, j’y laisse ma peau. »

        • Ne t’en fais pas. J’enregistre et on remettra tout en place, comme on pourra, à la fin.

        • Ce que je vais te raconter, on le laisserait pas faire aujourd’hui. Aujourd’hui, il y a des parents bizarres, mais en règles générales, aujourd’hui on porte le pet. Mais là, personne ne disait rien. Des fois, j’y repense et je me dis comment on peut faire ça. Je lui en ai voulu à la grand-mère et aujourd’hui elle est morte et je lui en veux encore. Et c’est pas bien de dire ça. J’ai essayé tous les moyens mais ça a été trop. Tiens, c’est Philou qui passe. Il doit avoir besoin de quelque chose.

        • [Philippe rentre] Toc, Toc, Vous allez bien ? 

        • Bien. De quoi tu as besoin, Philippe?

        • De rien, Michelle. Je voulais juste vérifier ma recette avec toi. J’ai mis mes patates, mes carottes … et je fais quoi maintenant ?

        • Hé bé, tu rajoutes le …. »


        Chapitre 3 : Les familles 

        Avant ma naissance, les deux familles, celle de mon père : Pantero et celle de ma mère : Saint Martin se fréquentent. Ma mère et les sœurs de mon père sont très amies, c’est du même âge tout ça. Mon père, qui était un coq du village, naturellement il essaye de faire quelque chose avec ma mère. Une de mes tantes Pantero dit que ma mère est une brave fille. Mais après ma naissance et pendant longtemps, la famille Pantero et la famille Saint Martin seront en conflit. C’est pas triste !

        Les Saint Martin et les Pantero habitent chacun d’un des côtés de la Baïse. Les Pantero sont coté Petit-Nérac et les Saint Martin, côté Grand-Nérac. Il n'y a que le Vieux-pont de Nérac entre les deux, mais c’est pas pareil. Dans un même village, il y a deux clans. Ma mère m’a laissée là et je pense qu’elle est partie rapidement avec un allemand. Parce que quelque temps après, mon père, il est dans le maquis, il a démissionné de l’armée et il s’est mis au maquis. Mais seulement il est dénoncé. Tout le monde, même mes tantes et mes oncles Pantero le diront : « C’est ta mère qui l’a dénoncé à la Gestapo ». Moi j’y étais pas, hé. J’ai entendu dire. Mais même les gens du quartier quand ils me parlent des Allemands, ils me le disent : « Ta mère, elle a fait une énorme bêtise en faisant ça. ». 

        La famille Pantero

        Le Grand-Père Michel Pantero

        Mes arrières grands-parents paternels étaient riches, très riches. Tout Nérac leur appartenait ou presque. J’ai des anciennes photos où dans Nérac on voit de grandes enseignes de commerces avec “Pantero” dessus. J’ai en une particulièrement où c’est un marchand de chaussure. Mais il y en avait plein d’autres, des gros commerces pour l’époque. Petit à petit ils ont tout bouffé. Du jour au lendemain, ils ont été saisis. Quand j’arrive, il n’y a pas d’argent. Ça c’est sûr, il n’y a pas d’argent. 

        Ils ont eu la “chance” que le grand-père, le fils et après toute la famille picolent comme des trous. Ils ont tout mangé, tout, tout. Mon grand-père Michel Pantero il tenait tellement la bouteille qu’il est mort, parce qu'il était bourré. Il s’est tiré dans la main ou s’est fait sauter des pétards, je sais pas trop. Enfin, la gangrène s’y est mis et il est mort bien avant ma naissance. [Plus tard, durant une visite à Nérac au bord de la Baïse, Michelle reconnaitra le lieu d’où son grand-père paternel avait lancé le feu d’artifice qui sera responsable de ses blessures aux mains.] Deux de mes oncles sur les trois frères de mon père vont mourir d’alcoolisme et mon père aussi il aura des problèmes liés à l’alcool. 

        En fait, à part ma grand-mère, c’est que les garçons Pantero qui boivent, pas les filles. Mais les garçons, il faut voir comment ils boivent. C’est pas rien !

        Le père Eugène Pantero

        Mon père, on l’appelle Gégène pour Eugène. Eugène Pantero, c’est un bel homme, il a de la prestance et en gardera même jusqu’à la fin de sa vie. Pour te situer le type imagine qu’il a un revolver sur lui, mon père. Revolver, dont j'hériterai malheureusement et je ne voudrai pas le garder. Enfin les autres armes, les fusils, les carabines c’est mon neveu qui les récupérera.

        Rue Sully à Nérac, toute la rue leur appartient pratiquement, il y a une maison à colombage magnifique. C’est là qu’est mon père dans une chambre sous les toits et les allemands montent dans la maison. Il y a deux étages et mon père est à l’étage du haut quand il les entend. Le bruit des Allemands, tu les entends. Ils arrivent pas discrets hé, les types, enfin sûrement. Pfff, Il fout le camp par les toits. Il y a des coups de feu et il peut s’échapper. Mais c’est ma mère qui le dénonce, ça c’est sûr. Il va dans le maquis. Puis, plus tard, pendant un acte de résistance, il a un poumon perforé par une balle. Il touchera une pension pour ça d’ailleurs. Il n’a pas fait la guerre mais il fait du maquis. Il me parlera de la libération de Cahors. Il sera longtemps porte-drapeaux de ces gens-là. Il sera fier et gaulliste jusqu’au bout des ongles.

        Mon père, il travaille sur les pylônes électriques ou des fois il est marinier sur des péniches. Alors des fois il part longtemps. Mais surtout il fait la bringue dans les bars. C’est un fêtard. Les bonnes femmes il en a à la pelle. Il est même mac en fait. Il fait travailler des femmes. Après il sera ferrailleur pour avoir une couverture. Il se bagarre beaucoup.

        Comme ferrailleur, tu te salis, avec un métier pareil. Mais lui, non. Il arrive toujours nickel. Il faut pas qu’il y ait un trou. Parce que mon père, il voit un trou dans un t-shirt, le t-shirt il l’ouvre en deux, comme ça. Il fait de la soudure mais il faut que tout soit blanc. Il a une salopette et un marcel, mais il est nickel. Les gens disent : “Ton père, il est d’une générosité, d’une gentillesse …” et c’est vrai. C’est pas des conneries, mon papa est très élégant. Mon père a toujours des costards de chez le couturier, de chez le tailleur. Moi, je le trouve un peu m'as-tu-vu, parce qu’il a une grosse bague comme ça [elle fait un cercle de trois centimètres avec ses doigts] que je trouve très moche. C’est la gitane qui lui a offerte et il la gardera toujours. 

        Tous les hommes Pantero sont alcooliques mon père et mes oncles. Mon père lui, c’est une catastrophe, Je le vois dans les bars tomber les billets. Je lui dis : “Papa, tu tombes les billets”. Mais il est bourré! Route de Saint Simon, là, il y a un petit café, il veut payer, les billets tombent, il les ramasse même pas. Il y en a qui sans doute vont les ramasser avant moi et après moi. 

        Chaque fois qu’il est bourré, c’est à dire tous les soirs, comme il a fait le maquis, il écrit à De Gaulle. C’est une catastrophe ses lettres. De Gaule, tu comprends, sûrement qu’il les fout à la poubelle, les lettres de mon père. 

        Mon père me parle de l’armée et il me dit que son beau-père avait fait un scandale devant tous les officiers. Mais il ne me parle jamais dans quelle caserne il était. Je sais qu’il était gradé dans l’armée. Je pense que ça a déstabilisé tout le monde. Moi, je suis prise en étau. C’est moi la méchante. Je comprends pas et toute ma vie quand il m’arrivera d’y penser et je me dirai : “Je comprends pas . «Après, mon père ne me fait pas de reproche. Il ne m’en parle jamais, c’est ma grand-mère Marie-Louise Pantero qui m'accuse de ça. Mais sans preuve, non plus. Elle n’y était pas ce jour-là. C’est des racontars. Donc je pense qu’elle se fait son film à elle.

        Mon père connaît la mère à ma sœur Nicole, qui s'appelle Yvette, juste après ma mère. Il se marie avec Yvette à Nérac juste après ma naissance puis il divorce un an après. Il a juste eu le temps d’avoir ma sœur Nicole. Elle a neuf mois de moins que moi, t'as qu’à voir. 

        C’était en quelle année que j’ai été le voir, en prison ? Je sais pas. Je crois que je suis allée avec quelqu'un, mais je ne sais pas qui. Je sais bien qu’il y avait quelqu’un, parce qu’un enfant ne rentre pas seul en prison. J’ai peut-être une douzaine d’années quand je vais voir mon père à la prison Saint-Michel de Toulouse. Tu rentres, tu vas sur la gauche, y a un grand couloir, long pas très large et c'est au fond. Il y a une table carrée, il est d’un côté et je suis de l’autre. Ma grand-mère en fait toute une affaire d’état, elle n’y était pas mais ça fait rien elle en avait fait toute une affaire d’état. Il a pris une bonne tabassée. Il a été tapé au nerf de bœuf par des gens de la bande des « Gitanes ». Peut-être que comme il était prox, il a marché sur les plates-bandes d’un autre. Je sais qu’il a été bien, bien tabassé. Enfin, toujours pareil, moi j’y étais pas, c’est des choses que j’ai entendues et après de de fil en aiguille …. Je pense que je devais avoir une dizaine d’année. Mais je ne sais pas pourquoi, il est en prison. Je ne sais pas si c’est grave, pas grave.

        Très régulièrement, ma tante Micheline Pantero apprend que son frère est malade et nous allons le voir. En fin de semaine, le dimanche ou le samedi, nous partons, elle m'emmène pour voir mon père, qui est à l'hôpital. C’est bien à l'hôpital. Je ne suis qu’avec ma tante Micheline Pantero et son mari Lino. Mais une autre fois on va le voir avec la tante Odette Pandero et son mari. Cette fois-là, mon père, il est plein de bleus. On voit bien qu’il avait pris une tannée. Et ça papote beaucoup. J’ai entendu : “On lui a fait ci, on lui a fait ça”. 

        Mon père, c’est un habitué des hôpitaux, hé. Il est tout le temps malade. Il passe son temps dans les hôpitaux. Il est opéré cinquante fois. Un jour, moi j’ai dix-sept, dix-huit ans, il est hospitalisé car il s’est ouvert les veines. Parce que la fille de la dernière femme de mon père, dit que sa petite, Simone est de mon père. Ce qui entre toi et moi … je ne dirai pas non. Ma belle-mère Félicie, elle a deux filles. Mon père est marié à cette Félicie Latour. C’est la femme avec qui il va finir sa vie. Cette femme, elle travaille dans une usine, elle était mignonne quand elle était jeune, elle a d’ailleurs une fille, Josiane, qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau, très belle, très plantureuse. Mon père et Félicie Latour, ils se sont mis ensemble. Moi ma belle-mère Félicie je la trouve pas très franche mais je crois que pour mon père ... grâce à ça, mon père il va s’en sortir. Elle s’écrase quand il faut, parce que mon père il a la main facile. Mais elle est là quand il a besoin d’elle et elle est vaillante. La ferraille, elle la remue la ferraille.

        Bon mon père, il continue quand même à aller dans les cafés. Enfin, Félicie a deux filles: une qui s’appelle Annie, une qui s’appelle Josiane. Josiane, mon père quand il a un coup dans l’aile, je pense qu’il a la main baladeuse. Et peut-être que c’est vrai. J’y étais pas mais … elle ne le dira pas de suite cette petite Josiane ; parce que j’ai une famille à tuyau de poêle... Mais Josiane est mariée avec le frère à mon père, le dernier, Jeannot Pantero. Le fameux Jeannot Pantero qui est rentré pas fini de la guerre d’Algérie. On lui fait mettre sur le dos que Simone était sa fille à Jeannot. C’est plus facile comme ça. Ça passe bien. Tu vois le truc. Quand ça se découvre que Simone est la fille d’Eugène, de mon père donc, il se pète les veines. Donc, il part en urgence à l’hôpital Purpan de Toulouse. Il est à la mort, il va mourir, parce qu’avant qu’on le découvre ça a dû pisser longtemps. J’arrive à Toulouse et là mon père me dit : ” Je te jure, sur ta tête, que ce n’est pas ta sœur !”. Tu le crois quand ton père te jure sur ta tête. Je vaux pas grand-chose, hé, mais là tu le crois. Ça durera des années, des années de conflit avec mon oncle Jeannot Pantero et toute la famille. Ça sera grave. Quand ma sœur Simone, aura dix-huit ans, mon père viendra chez moi à la maison que j’aurai alors avec Raymond, il rentrera dans la cuisine et il me dira : “J’ai quelque chose à te dire, bon, j’ai reconnu ta sœur.”. Je lui répondrai : “Hé bé, je ne vaux pas cher . «Il me dira : “Pourquoi tu dis ça ?” 

        • “Parce que tu as juré sur ma tête que ce n’était pas ta fille.”


        Pas de réponse. Ça, ça me marquera. Ma sœur Simone, il faudra qu’elle attende ses dix-huit ans, parce que Jeannot l’a reconnue déjà et il faudra que ce soit elle qui demande la modification. Et tout ça, parce que mon père a du pognon et que mon oncle n’en a pas. C’est une histoire de pognon pas autre chose. Je te dis pas le binz. Pendant dix-huit ans, Jeannot sera le père de Simone qu’il ne gardera jamais. Il faut savoir que mon père gardera toujours la petite. Simone, quand elle est née, il y a une histoire d’argent, un bis-bis. Et mon père dit à Jeannot et à Josiane, la mère : “ Je garde la petite, vous viendrez la chercher une semaine après, la semaine prochaine.”. Quand ils reviennent pour chercher la petite, le père et la mère, quoi normalement, hé bé, mon père dit : “Non.”. Il sort le fusil et tout le monde repart, mais sans la petite. Et Simone reste avec lui et sa grand-mère. Elle grandira dans un contexte pas facile. Elle souffrira beaucoup Simone, elle fera de l'eczéma. Ça dénote comment est ma famille. Entre frères et sœurs ils se fâchent cinquante mille fois. Puis ils se raccordent et ils se fâchent. Et sa mère à Simone, Josiane, elle vaut pas un clou. 

        Eugène Pantero a eu beaucoup d’argent mais il a dilapidé tout son bien, il nous a laissé que le terrain de Tournefeuille. Mais on l’a bien vendu. C’est un brave type, mais l’alcool lui fait péter un plomb mais moi par contre, il ne me tape jamais. Il va toujours penser, jusqu'à son lit de mort que je revois ma mère. Souvent il me dira : « Tu revois ta mère !» Je lui réponds que je sais même pas qui c’est. 

        A sa mort ma belle-mère Félicie a donné la bague de la gitane à mon cousin. Je n’ai rien eu à sa mort. Tout ce qu’il m’a donné c’est de son vivant . «C’est bien comme ça.

        La gitane Jeannette Poubil

        Après la prison, mon père rencontre la gitane. Elle, elle par contre, elle est très propre, très soignée, très clean. Elle travaille. Elle vend des tissus de maison en maison. Hé, ça se fait à l’époque, tu vends des tissus ou des trucs maison par maison. Je la suis à cette dame, on est ensemble, on marche ensemble, parce qu’elle ne me laisse pas toute seule à la maison. 

        Ma grand-mère Marie-Louise Pantero ne supporte pas cette femme parce qu’elle est gitane, mais c’est une gitane de luxe. Elle a une baraque rue Stalingrad, fallait voir la baraque. Jeannette Poubil, elle s’appelle, c’était une femme adorable. Elle travaille tous les jours, elle n’est pas fainéante. Cette femme, elle est pour mon père extraordinaire. Il a toujours la chance de rencontrer des gens qui à peu près le maintiennent dans le correct. Elle me gâte, elle m’achète des choses. Elle me fait faire des vêtements sur mesure, je me souviens. Je l’aime beaucoup, elle est gentille avec moi. 

        Mon père quand il a picolé, il se retient de rien. Quand je suis sur Toulouse et qu’il est bourré, avec Jeannette, la gitane, on va dormir dans un hôtel qui n’est pas loin. Après la rue Bertrand de Born, il y a un petit hôtel et on prend une chambre pour être tranquille la nuit toutes les deux. 

        Est-ce que c’est à cause des conneries que mon père lui fait que les gitans lui tombent dessus à coup de nerf de bœuf, je peux pas le dire. Mais c’est possible car Mémé Marie-Louise, elle dit : « Ces saloperies de Gitanes !» A Jannette la gitane, mon père lui fout sur la figure, elle est enceinte d’une petite fille. Elle voulait l’appeler Hélène et à cause des coups elle la perd.

        Après ça, la gitane va le quitter.

        La grand-mère Marie-Louise Pantero

        Ma grand-mère, Marie-Louise Pantero, si tu la vois comme ça, tu la trouves très bien, hé. Tu la trouves très, très bien. C’est une belle femme, une très belle femme. Elle mourra à quatre-vingts sept ans, ça l’a conservée l’alcool. Elle est alcoolique, oui. Elle habite une grande maison. Elle a eu sept enfants et elle n’a jamais travaillé. Quand j’arrive, son mari est mort et c’est misérable. Elle a encore les maisons de son mari, mais elle n’en fait rien. En fait toute la rue Sully appartient à la famille Pantero. Après, personne ne lui tient tête. Encore moins ses propres enfants. Il n’est pas question qu’il y en est un qui ouvre la bouche. Elle a toujours été comme ça. Ma tante Micheline Pantero que j’aime beaucoup, sa fille, elle l’appelle la Mère-tape-dur, c’est pour te dire, à sa propre mère. Remarque toutes mes tantes Pantero elles l’appellent la Mère-tape-dur.

        Personne n’ose lui tenir tête. Personne ! Même quand elle est sobre et même avec ses enfants, elle est pas très câline, mais elle était plus gentille surtout avec mes tantes. Je m’entends très bien avec mes tantes. Elles ne me grondent jamais et ne me frappent pas. Mais elles n’interviennent pas pour me protéger. Mais personne n’intervient. Au moins deux ou trois fois par semaine elle est bourrée, la grand-mère. Elle boit du vin. 

        Ma grand-mère, quand je me lève le matin, je sais si le soir elle sera bourrée. En se levant à sept heures du matin, je sais. Sept heures du matin, je me lève et aie, aie, aie; ce soir je me couche pas avant trois heures du matin. Et c’est radical, je le sens à tous les coups. Elle a une attitude différente. Je ne saurais pas l’expliquer mais je le sais. Elle boit de la piquette. Une bonbonne de vin, tu sais, cela fait une seule descente. Tous les jeudis on va chercher du vin dans les fermes mais quand il n’y en a plus, elle traverse le pont, elle monte la Puzote et va au marchand de vin. Elle est comme ça. Mais elle ne mourra pas d’alcool, elle mourra à quatre-vingts sept ans dans son lit d’un problème cardiaque, c’est déjà pas mal. Elle aurait pu tomber par terre. 

        Peut-être avec mon père, elle est un peu plus docile. C’est l'aîné des garçons. Et puis mon père, quand il veut quelque chose, il est autoritaire…. Quand il vient il lui donne des sous. Chaque fois qu’il vient la voir, il lui donne un gros billet et il paye les impôts et il lui donne des sous pour qu’elle me nourrisse. Elle le relance souvent par écrit pour payer les impôts parce que sinon elle se ferait saisir les maisons, alors il vient. Mais si il lui donne l’argent à elle alors les impôts, ils sont pas payés, elle boit l’argent des impôts. Alors ils reçoivent encore un truc des impôts et voilà. Mon père il fait que ça payer les impôts. Toute sa vie il payera les impôts. 

        Quand c’est pas avec les uns ou avec les autres, elle trouve toujours quelqu’un pour boire… Titine par exemple; elle est pas mal. Ha, celle-là! Quand on la voit arriver avec Mireille, ma cousine la fille de Micheline Pantero, on sait ce qui va se passer… Quand elle la croise dans la rue, Titine l’interpelle : « Marie-Louise, je viens cet après-midi chez toi, hé ? »”. On se dit avec Mireille : « Ça y est, c’est fini, ce soir … ».

        C’est la boisson qui a tout bousillé. Parce que même ma grand-mère, je pense que si elle n’avait pas bu... Elle disait :”Je buvais pour pas que mon mari Michel boive.”. Ça lui a bien réussi quand même! Parce que son mari, il s’est fait sauter la main. Il était en train de faire des pétards ou je sais pas quoi et il s’est fait sauter la main. Ça s’est gangrené. Mais il était tellement bourré que l’on ne pouvait pas le soigner. C’était un alcoolique pur de pur jus. Il faut jamais boire pour que les autres boivent pas. Oui, quand elle ne boit pas, elle est moins dure. Mais ça ne dure pas. Je crois que dans la semaine ça arrive une fois mais pas deux. 

        Mes tantes aussi ont été battues. Il faut pas que tu rêves. Marie-Louise tombe pas que sur moi. Mais il lui faut toujours un souffre-douleur, d’abord mes tantes, après ses fils. Elle a été très dure avec ses enfants, elle a été très, très dure. Elle les a élevés pratiquement toute seule. Son mari est mort, elle était jeune. Jeannot, le « père » de ma sœur Simone, elle le traitait comme un bébé, elle l’engueulait tout le temps. Et moi je remplace Jeannot. Et mon cousin Claude le frère de Mireille, il me dira : “Quand tu es partie c’est moi qui t’ai remplacée.”.

        Mireille, Claude et Odette Pantero

        Ma cousine Mireille, elle a cinq ans de moins que moi. Marie-Louise notre grand-mère la gronde pas, ni Mireille, ni son frère Claude qui a sept ans de moins que moi. Parce qu’il y a Odette, leur mère qui passe tous les soirs après le travail. Odette et les enfants habitent une rue plus loin. Mémé Marie-Louise garde mes cousins dans la journée. Mais je dois dire qu’après mon départ c’est Claude qui deviendra son souffre-douleur.

        Ma tante Odette, elle ne boit pas du tout. Claude et Mireille sont plus petits que moi, ils sont sympas avec moi. Mais ils savent qu’il faut pas trop jouer avec moi. Si je vais chez eux jouer, dès que ma tante Odette entend ma grand-mère, elle est pétrifiée. Les enfants le voient ça et moi je fais semblant de faire quelque chose. C’est terrible.

        Tante Yvonne Pantero

        Ma tante Yvonne, elle fait des ménages. Elle passe de temps en temps. Elle travaille aussi à l’usine de pâtes de Nérac. Puis elle partira sur Paris pour suivre son mari, peut-être pour éviter les coups de louches. 

        Tante Lily 

        Il y a aussi, l'aînée de tous, Lily. Ma grand-mère a eu une aventure, avant son mariage. Et de cette aventure est née Lily. Bien que d’un autre père, Lily s’entend avec toutes les autres filles. Elles s’entendent les sœurs entre elles, elles s’entendent très bien.

        Les oncles André et Jeannot Pantero

        Rue Sully à Nérac vivent avec nous deux oncles, André et Jeannot. 

        André travaille chez Paran à Nérac, il fait de la soudure. Il est très bon en soudure. Il partira pour devenir soudeur sur les paquebots à Sète. Il buvait aussi beaucoup. 

        Jeannot quand il partira à la guerre d’Algérie, déjà, il est pas fini. Il est un peu simple, bébête, je dirais. Mais quand il reviendra d’Algérie, alors là, ça l’a fini ça. Il sera complètement cuit. Il sera toujours simple et en plus cuit. 

        Tante Micheline Pantero

        Ma tante Micheline, elle, elle ne fait rien. Jeune, elle a fait des ménages chez les gens. Après elle trouvera son mari, Lino, qui sera parfait et elle ne travaillera jamais plus. Micheline, elle, ne boit pas. 



        La famille Saint Martin

        Grand-père André Saint Martin

        Je rencontrerai mon grand-père André, par hasard, qui vit avec cette dame à Dax. J’ai 18 ans et je suis en pension et c’est grâce à la pension que je le rencontre, sinon je l’aurai jamais vu. Il avait coupé les ponts, tous les ponts. Mon grand-père maternel, André Saint Martin c’est quelqu’un d’aisé. D’ailleurs au départ il s’appelait « De Saint Martin » mais il a dû avoir des difficultés financières car il a vendu sa particule. C’est un type aisé. Il a une femme de ménage avec qui il vit. C’est elle qui a éduquée ma mère. Cette dame qui est très gentille va me parler de ma mère. Elle me dira : “ Tu sais, ta mère, elle a toujours été très difficile.” Et elle me le répètera : «  Ta mère était très difficile, très, très pénible. » Mon grand-père me le dit à ce moment-là : « Elle faisait les quatre cents coups ». Ma mère, soit disant que c’était un voyou quoi. Il me dit que plus tard elle est partie avec les allemands et qu’elle aura cinq enfants. Le premier s'appellera Joël. C‘est tout ce que je sais. Comme je ne la reverrai jamais, je ne saurai rien d’elle. Je ne saurai rien de sa vie. Rien!

        A gauche la mère de Michelle, Lucette Saint Martin, à droite ses tantes Odette et Micheline Pantero, derrière son oncle Jeannot Pantero

        Ma grand-mère Marie-Louise Pantero me dicte régulièrement des lettres pour lui où elle lui demande de l’argent pour me nourrir. C’était toujours une histoire de pognon. Mon grand-père André Saint Martin me le dit, le jour de la visite à Dax : « Je ne t’en tiens pas rigueur de ces lettres, parce que je sais que ce n’est pas un enfant de ton âge qui a écrit ça. » J'écris parce qu’on me dit d’écrire. A trois heures du matin, elle me dit : “Il faut écrire à ton grand-père”. 

        Ma Mère Lucette Saint Martin

        Ma mère, je n’aurai qu’une photo d’elle. Celle que me donnera une de mes cousines en 2020 en faisant le tri dans les photos de sa mère. Les sœurs de mon père fréquentent ma mère avant ma naissance. Sur la photo, ma cousine reconnaîtra ma mère parce qu’elle me ressemble. C’est vrai que je ressemble beaucoup à ma mère. Elle s'appelle Lucette Saint Martin. Elle a dix-huit ans quand je nais. Elle est peut-être encore en vie.




        Chapitre 4 - Coécriture

        C’est le 30 mai, l’un des premiers vendredi après le confinement, les écoles vont reprendre leur activité dès le lundi suivant. Luc, mon ami agriculteur, l’agriculture étant ce qu'elle est, se doit de travailler à temps complet comme surveillant au Lycée agricole de Saint Gaudens pour conserver sa ferme. C’est la condition posée par le Crédit Agricole pour éviter la saisie. Notez que l’établissement financier ne dit rien sur son obligation à dormir et qu’il peut donc planter ses salades la nuit. Bref, dans ladite exploitation agricole, il a organisé une fête entre collègues du lycée, pour dignement célébrer cette rentrée de fin d’année scolaire. Perchée sur les contreforts des Pyrénées, avec une vue sur le mont Cagire, entourée de champs pentus peuplés de vache marrons et placides, la ferme qu’il occupe seul depuis quelques mois est maintenant remplie d’une quinzaine de personnes heureuses de sortir de leur isolement. Le temps est au beau fixe, le barbecue, la bière et la musique répondent présents pour la réussite de cette garden-partie rurale.

        Je n’ai pas vraiment prévu de m’y rendre mais Caroline, que l’on appelle aussi Caco et qui n’a rien à faire là car elle ne travaille pas au lycée, me harcèle de messages exigeant ma venue. Elle est rousse avec des yeux verts, ravissante et déterminée. Je ne l’ai pas croisée depuis plusieurs années. Cependant, le souvenir de son sourire rend la probabilité de lui répondre « Non! » quasi nulle. Je ne comprends pas vraiment cet acharnement à désirer ma venue. A moins que comme Luc, elle et moi venons tout trois, de nous faire larguer par nos compagnons de vies, elle ne pense qu’il n'y ait là une bonne occasion de médire conjointement et plaisamment de nos partenaires démissionnaires. Il est aussi possible qu’elle se sente un élément rapporté au milieu de cette bande de profs et cherche une tête moins inconnue. Je m’interroge, car bien que nous ayons depuis longtemps un grand nombre d’amis en commun, je ne connais pas bien Caroline qui est de surcroît beaucoup plus jeune que moi. Notre relation n’est essentiellement qu’une relation numérique construite de la lecture de nos murs Facebook respectifs. 


        Il y a quelques années, j’avais, après avoir lu avec amusement et admiration un texte de Caroline sur Facebook, envoyé un message pour lui proposer la co-écriture d’un roman. Mais je n’avais pas reçu de réponse. J’ai pratiqué la co-écriture de chansons avec beaucoup de bonheur et il y a longtemps que je cherche un partenaire d’écriture pour un roman. Cette envie a été déclenchée par le visionnage d'un film “In the mood for love”. Dans ce chef d’œuvre de Wong Kar-wai, deux personnages amoureux, vont transcender leur pulsion par l’écriture conjointe de nouvelles médiévales. Depuis, la complicité et le bonheur des deux personnages me font rêver au partage de cette activité sur un texte long.

        Ce soir, à cette fête, Caco est très triste. Sa rupture qu’elle tente de soigner avec des quantités de bières belges au-delà de la posologie conseillée fait résonner d’autres douleurs plus anciennes. Alors pour tenter de remonter son moral et ralentir le flux de liquide alcoolisé, je lui parle de mon admiration pour ses textes et de ma proposition restée sans réponse. Elle n’en a aucun souvenir. Puis, je lui raconte mon projet de biographie. Elle est immédiatement touchée. Elle veut en savoir plus. Je lui communique un lien pour écouter les trois premiers enregistrements de Michelle. Peut-être est-ce pour moi le début de cette aventure de co-écriture que j’espère depuis longtemps? 

        Au matin, alors que je m’apprête à quitter Luc et sa ferme du Piémont pyrénéen, je demande à parler à la fille aux beaux yeux verts, qui sagement a dormi sur place. Mon ami surveillant-agriculteur-hôtelier-restaurateur-animateur monte dans la chambre de Caco et tente sans succès de la réveiller. Dommage, j’aurais bien aimé échanger à froid. Etait-elle vraiment intéressée par ce projet ? Ou était ce juste des paroles flottant sur le ruisseau des boissons ambrées de la soirée? Dois-je déjà en parler à Michelle?

        Ce matin, j’entends Kinou et Luc, avec leur grosses voix, qui traversent le plancher ajourée de la chambre. Je capte régulièrement mon nom sans parvenir à comprendre totalement le reste de la conversation car ils parlent beaucoup trop fort. Je veux les rejoindre et tente de me lever. Mais subitement une migraine carabinée force 10 sur l’échelle de l’encéphalite, dans une gerbe d’étincelles, me transforme en chauve-souris et m’oblige à garder l’obscurité. Un peu plus tard, alors que je suis sous les draps en tentant de m’en faire un cercueil salvateur, Luc monte et rentre bruyamment dans ma chambre en klaxonnant mon nom. Cela me donne juste l’énergie suffisante pour me lever, passer devant lui sans le regarder, ouvrir ma valise pour prendre un cachet contre le rat qui ronge mon cerveau puis ouvrir ma gourde et en boire plusieurs litres d’eau. Il m’est alors encore totalement impossible de parler. Je repasse devant lui sans le regarder et me recouche ou plutôt me laisse tomber dans mon cercueil.

        Le lendemain, l’esprit ombragé je suis encore un peu triste. Je suis surtout honteuse de m’être, la veille, épanchée de la sorte sur mon cœur “brisé” et d’avoir, moi qui suis le plus souvent très sobre, tant bu. Ceci dit, la soirée d’hier, m’a permis d'évacuer les derniers miasmes de cette relation amoureuse trop chaotique qui a enfin pris fin …. Je n'ai pas oublié la proposition de Kinou. Son projet est ambitieux et je suis très curieuse d'entendre les premiers enregistrements de cette fameuse “Wonder Michelle”.

        Mais une fois arrivée chez moi, je suis trop épuisée pour cela. Je passe l’après-midi et la soirée incapable de faire autre chose que de comater sur le canapé devant des séries insipides que je finis par complètement confondre entre elles. Je me demande alors bien pourquoi, la jeune fille blonde aux yeux bleues et aux dents blanches qui vient de mourir mordue par un vampire dans une Angleterre victorienne est en train de faire des crêpes au jus fluo de plante transgénique, pour ses enfants mutants, dans une ferme de colons martiens… Ce n’est qu’après cette journée de téléspectatrice suivie d’une seconde nuit de repos qu’au matin j’allume mon ordinateur et que je clique enfin sur le lien des enregistrements. 

        Immédiatement, dès les premières secondes, par la force de la personnalité que je sens derrière la voix, je prends conscience de la valeur du témoignage. J’interromps rapidement la lecture commencée sur des hauts parleurs pour connecter mon casque audio. Comme je le fais quand j’écoute des audio livres, je m'allonge sur le lit avec les pieds sur l’oreiller afin de placer ma tête au niveau du velux de ma chambre. Hypnotisée par le passage des nuages traversant la lucarne, je suis immergée dans un autre temps et un autre espace. Voyageuse spacio-temporelle sans capsule, je suis à Nérac en 1944. Michelle me dépose soinxante-seize ans en arrière, je l’écoute retracer sa vie en pestant cependant régulièrement avec colère contre Kinou qui mâche son chewing-gum si bruyamment dans mon casque que cela en est presque douloureux pour mes oreilles.

        Je résiste au bruit de mastication et toujours sous le velux, j’enchaine deux heures d'écoute. Je suis tantôt amusée, tantôt pétrifiée par ce que j’entends. J’ai conscience que ce témoignage est précieux. Michelle est une miraculée tant sur le plan physique que psychologique.

        Il y a quelques années, j’ai effectué, un stage à l’hôpital psychiatrique de Marchant (Hôpital public de Toulouse) auprès d’adultes ayant eu un parcours d’enfance intégrant de la maltraitance. Je sais, car j’ai vu, les ravages physiques et mentaux que cela produit. J’ai observé des patients qui atteints de la maladie de Pica mangent des cailloux sans pouvoir se contrôler. Je me souviens aussi de Mauricette que l’on protège avec un casque de rugby car elle n’a pas d’autre plaisir que de se taper la tête sur les radiateurs en fonte de l'hôpital toute la journée. Je repense à Sylvain, qui enfermé jusqu'à ses 3 ans dans une cage à lapin, n’a pas l’usage de ses jambes et doit rester couché, ce qui l’oblige à se déplacer allongé sur un skateboard. Les repas sont gobés par ces adultes comme si la nourriture pouvait disparaître brutalement de la table et cela à tout moment et pour toujours. Automutilation, blocage mental à l'âge de 2 ou 3 ans, insensibilité, agressivité, isolement, aphasie …Toutes ces pathologies, je les ai observées de visu. Générées par de mauvais traitements dans l’enfance, elles sont le plus souvent sans possibilités de rémission ou de progrès. La vie de ces hommes et de ces femmes est à tout jamais brisée.

        Je suis maintenant sous ma fenêtre de toit en 1956. Les nuages passent toujours et l’enregistrement se termine sur la voix rocailleuse de Michelle qui raconte : “Ce jour-là, pendant le banquet pour ma communion solennelle, enfermée dans ma chambre, je n’ai eu qu'un morceau de pain et un verre d’eau!”. Je suis bouleversée et si impatiente de la rencontrer. Immédiatement, sans prendre le temps de m’interroger sur ce que cela représente comme charge de travail ou sur la difficulté d’un tel projet, j’envoie un message par Facebook à Kinou pour accepter sa proposition. Il me répond qu’il va demander à Michelle si elle veut bien me rencontrer pour discuter de ma participation à l’écriture. Je croise les doigts.

        Trois jours plus tard, Caroline m’envoie un message, elle a tout écouté, elle veut le faire. J’en parle le même jour à Michelle, elle est un peu inquiète et un peu surprise. Mais elle me fait confiance. Alors, elle me sourit et me répond, en minaudant et en soulevant ses larges épaules de Wonder Woman du sud-ouest : “Si tu veux !”. 

        C’est ainsi que grâce à l’oisiveté forcé d’un été sous surveillance sanitaire et dans le but de nous détourner de nos chagrins d’amour respectifs, nous entreprenons, Caroline et moi, l’ouvrage de restituer et de s’interroger sur l’histoire de Michelle.


        Chapitre 5 : La maltraitance jusqu’à l’enfer

        Rue Sully, les deux maisons de famille

        A Nérac, la famille Pantero a plusieurs maisons. Dans la rue Sully à droite elle a un viager, chez Pugin. C’est un monsieur que ma grand-mère soigne plus ou moins ou elle est sa maîtresse, je sais pas. Il y a un truc entre eux que je saisis pas trop mais ce monsieur lui laisse cette maison. Nous on dira toujours la maison de chez Pugin. En face, Il y a un grand morceau de rue de plusieurs maisons qui leur appartient. Nous habitons la grande maison ou l’autre maison celle où les Allemands sont venus chercher mon père à l’angle de la rue. Nous, c’est ma grand-mère paternelle Marie-Louise Pantero, deux de ses enfants, mes deux oncles, Jeannot et André et moi. Mes oncles, ils sont adultes. Ils ont entre dix-neuf ans et vingt ans et travaillent. Ils font comme si je n’étais pas là et m’ignorent. 

        Dans le grenier de la grande maison, on a les lapins et les poulets qui galopent toute la journée. 

        Michelle et sa grand-mère Marie-Louise Pantero à Nérac, 1952 environ

        J’ai sept ans. Je suis un fardeau pour Marie-Louise Pantero. « Je vais pas te nourrir à ne rien faire la bâtarde. Tu manges le pain de mes enfants », c’est ce que me dit ma grand-mère. Elle dit aussi des choses comme « Tu seras comme ta mère, tu seras une putain. ». Si je recherche un geste d’affection elle me repousse par un : « Les caresses de chien ça donne des puces. ». Tous les matins, je prends une tannée et je sais pas pourquoi et je dois remplir le poêle à sciure avant d’aller à l’école et je dois soigner les animaux. Quand tu manques de bouffe et d’amour... d’abord l’amour et après la bouffe… c’est important pour un enfant. Quand tu entends : “ Les caresses de chien ça donnent des puces” quand tu entends ça, ça te reste à l’oreille à vie, à vie. Et tu te dis pourquoi elle me dit ça ? Je suis comme un chien ? Je suis un chien ? Ou un chat, mais je pense davantage à un chien. 

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        Le viager de chez Pugin 2020

        Mais c’est encore bien avant, que j’ai compris que j’étais pas aimée. Depuis déjà longtemps, je suis battue systématiquement, si je déplace un objet ou si je fais quelque chose comme tous les enfants du monde qui font des bêtises, moi aussi, je fais des bêtises, c’est vrai. Mais les tannées que je reçois sont disproportionnées par rapport à mon âge. On ne peut pas faire subir ça à un enfant. On ne peut pas faire subir la méchanceté ou l’aigreur. Je ne sais pas ce que c’est que de jouer. Je n’en ai pas le droit. On ne me donne pas ce droit. Si je joue, on me dit : “ Y a ça à faire, va faire ci, va faire ça”. 

        Je ne pouvais pas répondre, je ne pouvais pas parler. Je ne pouvais pas... Tiens, un jour Marie-Louise Pantero me demande au moment d’aller à l’école, d’aller chercher des lentilles chez le grainetier. Je hausse les épaules en levant les yeux au ciel. L’air de dire, elle est folle, elle ne se rend pas compte, c’est l’heure d’aller à l’école; je vais pas y aller à l’école! Elle prend un chandelier, elle le prend; elle me le pète dessus. Je pisse du sang de partout. Je crie, parce que quand même. Alors elle me met dans un coussin. Elle m’étouffe dans un coussin puis elle se lave les mains avec mon sang. Elle se frotte les mains sous mon nez qui coule du sang, comme ça.

        J’ai sept ans et demi et je travaille dans les abattoirs. Je gratte les boyaux des animaux. On fait des tripes que l’on vend sur les marchés. C’est Fernande une voisine qui m’y amène. Je suis petite. Elle me met ses bottes et j’ai les pieds comme ça [elle fait un geste pour signifier environ quatre centimètres] pour des bottes comme ça [le même geste signifiant un mètre], elle me met un tablier et fait trois fois le tour ou quatre fois le tour de mon corps pour pouvoir le ficeler. Et moi à trois heures du matin, un petit bout de femme, je fais cuire ça dans la cour dans une bassine sur le trépied et je les gratte, ça, toute la journée, dans de l’eau. Mais là, j’ai la chance de manger parce que je travaille. A la fois, je suis malheureuse parce que je dois me lever et tout ça mais d’un autre côté … Ça me donne la chance de sortir de la maison et Fernande donne à ma grand-mère pour le repas, donc on a quelque chose à manger.

        Deux ou trois fois par semaine Marie-Louise est bourrée. Tous les jeudis, je n’ai pas école le jeudi, tous les jeudis on part faire le tour des fermes pour chercher des provisions. On va chercher des œufs, de la volaille et des légumes. Les paysans lui proposent à boire : « Vous voulez boire un petit verre madame Pantero? Goûtez celui-là, vous savez il vient de l’année. »  Donc pour commencer un petit verre … puis après la discussion ... et hop, elle finit toujours torchée. Mais c’est qu’il faut la ramener quand elle est torchée. J’ai une petite remorque, le genre de remorque en bois avec deux roues de vélo, les gens les utilisent souvent pour porter des bonbonnes de gaz. Alors, moi, avec les bonbonnes de vins, les œufs, les poulets, les machins et avec ma cousine Mireille Pantero, parce que ma cousine des fois elle vient avec nous, on te la met sur la remorque et on la transporte pour rentrer. Bien sûr de temps en temps, en tirant ma petite remorque avec ma grand-mère dessus, en longeant la Baïse ou à l’aplomb d’un champ pentu, j’y pense. Je me dis, il suffirait que la carriole glisse et hop. Mais, je ne fais que le penser et d’elle-même la remorque ne glisse pas.

        Je ne me sens pas aimée. C’est pour ça que je lui en veux. Si elle me fout une tannée parce que je fais une bêtise, bon, ça peut arriver. Autour de moi, on tape les enfants pour un oui ou pour un non. Mais moi, c’est tout le temps comme ça. 

        A la période des haricots verts, on va à l’usine de Nérac chercher des haricots verts, cent kilos ou deux cents kilos. Et le soir en sortant de l’école, il faut que j’équeute les haricots et ça dure des heures. Je fais pas les devoirs quand je fais ça. Je comprendrai seulement plus tard que c’est pour gagner des sous. 

        Je dors avec ma grand-mère Marie-Louise, dans le même lit et quand elle a bu ou qu'elle est comme ça, elle a un pistolet qui est pas plus grand que ce truc-là [Elle montre son smartphone sur la table], un petit pétard. Elle dort avec, sous sa tête d'oreiller, elle me le met là [elle place l’index sur sa tempe]. Là, je dors avec ça sur la tête. Elle dit : « Je vais te tuer, tu es une bâtarde. ». Puis elle me tape, sans savoir pourquoi. Dans le lit elle me tape. Je ne lui réponds pas, je suis couchée. Elle a le revolver sous son oreiller. Tout d'un coup elle se réveille et il faut aller faire quelque chose. Il faut descendre pour nettoyer ou faire ci ou ça. Des fois je ne dors pratiquement pas de la nuit. Il faut chercher du bois, garnir le poêle et je t'en passe des meilleures et aller au cimetière. Je vais au cimetière avec le pistolet braqué sur moi. Tu vois un peu le truc. A trois heures du matin, une petite fille de huit, dix ans, quand tu te promènes avec un pistolet dans le dos ou par-là, tu vas au cimetière en pleine nuit. Ensuite les cimetières, la nuit, ils les fermeront. Mais là, il faut aller voir mon oncle ou la mère de quelqu'une. Dans les cimetières, les os, ils font comme des feux follets, il faut que je les attrape. J’ai peur. Le feu follet, tu veux essayer de le trouver, il s'en va. Tu l’attrapes pas comme ça. Hé bé, je prends un pet, une baffe : « Attrape-le. Pin, et ça c'est ton oncle, Pam, ça c'est ça et ça c'est mon fils qui est mort. ». Je me dis : « Elle est folle. Elle croit que le feu follet est un esprit. ». Et elle me menace avec le pistolet. Ce genre de bêtise peut durer des heures. Plus tard, quand je serai partie, elle fera la même chose avec mon cousin Claude, il aura le même spectacle avec le même règlement : pistolet, cimetière et feu follet. Le revolver, est-ce qu'il est chargé, pas chargé ? Je me suis jamais permis de le toucher, hein. J’ai une pétoche de ce truc. En faisant le lit, je touche pas le truc, je le laisse où il est, je tape le coussin, tap, tap, et je remets tout comme c’était.

        Elle ne se rend même pas compte qu'elle est aussi méchante On dirait qu'elle prend plaisir quand elle me tape. Elle est jouissante quand elle me fait mal. Et le lendemain ce sera presque comme si rien ne s'est passé et elle ne me tapera pas. 

        A la sortie de l’école, je dois ramasser les écorces des platanes pour faire du feu pour faire l'allumage du poêle en hiver, ramasser les feuilles d'ormeaux pour faire la soupe aux cochons. Il faut s’occuper de la volaille. Là, mes cousins ne viennent pas. Je suis toute seule. Je n’ai pas d’enfance. 

        Je vais à l’école. Je ne peux pas dire que je ne vais pas à l’école. Mais j’y vais par saccade. Quand j’arrive en retard à l’école ou au catéchisme, je ne peux pas dire : “Madame, je viens de passer une heure à bourrer le poêle de sciure et ça partait pas. Il a fallu que j’attende que le feu soit allumé. ”. Je peux pas leur dire ça. Alors, hé bé, je me fais engueuler parce que j’arrive en retard. Du coup à l’école, quand on a les notes à la fin de chaque mois. Bien sûr tu penses bien que je ne suis pas première. Non, je ne suis pas la première de ma classe. Et je prends une branlée, chaque mois, parce que je ne suis pas première. Je vais pas à l’école, comment tu veux que je sois première ? Tous les mois, je me dis cette question. Je me dis : Mais ma grand-mère est folle. Je vais pas à l’école … Comment je peux être première ? Si j’y vais, c’est une fois de temps en temps. Mes cousins, ils vont toujours à l’école et ils sont bien habillés. Mais moi on dirait un Carnaval. C’est folklo quand même. J’ai honte.

        J’aimerais bien aller au patronage [sorte de centre de loisir catholique]. Je le demande à ma grand-mère. Mais je ne peux pas y aller. J’ai autre chose à « foutre » que d’aller au patronage. Mes cousins vont au patronage le jeudi, ils vont se promener dans les coteaux de Nérac. Moi j’ai autre chose à foutre. Il faut laver, faire le ménage, s'occuper du cochon il y a toujours tellement de chose à faire et en plus de prendre des branlées quand cela n’est pas bien fait. Elle me dit : “Je vais pas te nourrir à rien faire la bâtarde. Tu manges le pain de mes enfants.”. Je mange le pain d’André et Jeannot Pantero? Mais ce sont des adultes qui travaillent. 

        Le lieu des lessives de l’enfance de Michelle

        Une fois par semaine, je lave le linge. J’ai une grande brouette pleine de draps et la brouette m’emporte dans les descentes. Je ne peux pas la tenir. En hiver, quand j’arrive à la Baïse, je coupe la glace, au bord de l’eau pour rincer le linge. Je suis petite. J’ai peut-être dix ans. Le battoir, je n’arrive pas à le tenir. Ma main ne finit pas le tour du manche du battoir et n’a pas la force de le tenir. Avec le battoir, à genoux, je taille la glace et je la fais partir dans la rivière, dans la Baïse. Puis je rince le linge et je dois remonter avec la brouette.

        Quand j’ai sept ans, ma grand-mère, un soir, elle boit mais quand je dis boire elle est bien pétée quoi. Et, il faut tuer un coq. Il est au grenier. Quand tu es petite, tu vois les choses en grandeur. Je vois les éperons, les éperons c’est les ergots, c’est derrière les pattes, ils sont énormes! Et je n’arrive pas à l’attraper parce que j’ai une peur monstrueuse. Je suis pétrifiée. Pourquoi je le fais ? Parce que tu as pas pris la tannée que je prends, té. Chaque fois que je loupe le pauvre coq, je prends une tannée et elle crie : « Attrape le! » Et moi j’ai peur et je peux pas attraper le coq. Ça dure jusqu’à deux ou trois heure du matin. Je regarde pas la télé à cette époque de ma vie. Et j’arrive à attraper le coq et elle le saigne. Le saigner c’est pas moi qui le fais. Les lapins aussi galopent dans le grenier, la maison n’a pas de terre donc les lapins gambadent dans le grenier. 


        La cousine Mireille et Michelle. Michelle porte la robe bleue à pois devant la maison Pugin – 1953 environ

        Un autre soir, il faut attraper le lapin. Il y a un grand espace, c’est tout le grenier bien sûr. Et quand il faut attraper un lapin, tu vois un peu. Il faut galoper pour attraper le lapin. Déjà; c’est pas facile, hein. Mais en plus, quand tu chopes le lapin et qu’il te griffe et que tu es petite… Le problème c’est ça, c’est la peur. Quand tu es petit, tu vois les choses comme si c’était immense et moi, ça me fera pas peur de tuer un lapin plus tard, mais là il faut l’attraper, il se débat. Il a plus de force que moi, le lapin. Comment tu veux que je fasse ? A ce moment-là, Je me demande si c’est possible là, d’attraper un lapin. Le lapin, plus tu t’approches, plus il fout le camp. Réfléchit. Et quand j’attrape le lapin par les oreilles, les pattes arrière me griffent. Je lâche le lapin parce que le lapin m’a griffée. J’ai peur. Mais je recommence, il faut rattraper le lapin. Quand je le lui donne, après, elle a vite fait de le tuer. Ha, c’est pas une enfance dans le canapé, j’ai pas les écouteurs sur les oreilles, je marche à la trique.


        En 1954, pour la guerre d’Algérie, André part le premier et Jeannot ensuite. J’ai une dizaine d’année. Marie-Louise a la carte d’Algérie, là où ses fils sont arrivés à Alger, au pied de notre lit. Elle la sort, dis une ville et je dois la montrer sur la carte et quand je trouve pas le bon endroit, parce qu’il y avait les villes, Colomb-Béchar, Oran, la ville machin où chaque fois je me trompe, je prends une tanné. Et je prends une tannée parce que je me trompe de ville. Comme si j’y étais pour grand-chose. Mais c'est une façon qu’elle a, comme si elle a toujours le besoin de me taper. C’est pas parce ce que je fais plus de bêtise qu’une autre enfant hé, parce ce que je fais des conneries aussi des fois, mais elle me tape tout le temps. C’est son plaisir. Mon cousin, Claude prendra la relève. On en parlera souvent quand on se verra. Il me le dira : « Ho, c’est moi qui ait pris la relève ». Mais elle le tape pas autant parce qu’il a sa mère lui. Comme il a sa mère, il peut se réfugier chez maman. Moi, je n’ai personne.

        Michelle le jour de sa communion solennelle

        Un jour mon père vient à Nérac. J’ai 12 ans. Mon père me donne une petite robe droite, bleue ciel avec des pois blancs. La robe est neuve. Quand mon père est parti. Mémé Marie-Louise voit cette robe qui est neuve. Tu le crois? Elle la déchire sur moi. Comme ça, en tirant très fort dessus. La robe s’est toute ouverte. Je la recoudrai et je la porterai longtemps cette robe, parce que je n’ai pas grand-chose. Bon, on mettra un élastique, cela ira bien. Je ne porte jamais rien de neuf à ce moment-là. Je suis marquée à vie par ce truc. Rends-toi compte, tu as enfin un truc neuf, elle te le déchire. Et je pleure et je pleure. C’est mon premier cadeau, un truc neuf, neuf. C’est ma grand-mère ça. Enfin, ma grand-mère … un cheval de course. 


        Une autre fois, papa m’offre une poupée toulousaine. Une poupée petite hé, comme les poupées de maintenant, les petites là, les Barbie. Hé bé non, ma grand-mère Marie-Louise la donne à ma cousine Mireille. Moi, tu comprends que je n’ai pas le temps de jouer à la poupée. Elle le dit : “Elle n’a pas le temps de jouer à la poupée.” Un jour, que je me rappellerai toujours, Mon père lui dit, devant moi, à ma grand-mère en lui donnant un billet : « Tiens, ça c’est pour la petite. Tu lui achèteras ça et ça … ». Enfin, il lui donne une liste de chose à acheter. Mon papa, ne reste pas longtemps et il part. Quand la porte se ferme, la première chose qu’elle me dit c’est : « Il se fout le doigt dans l’œil. Il croit que je vais t’acheter des affaires, je te nourris c’est déjà pas mal. ». 

        Pour ma communion, je mange mon morceau de pain sec et je bois mon verre d’eau seule dans une chambre. Parce que j’ai posé mon petit missel en nacre sur le bras de la banquette pour faire la photo. Je l’ai pas perdu le missel, hé, juste posé et oublié là. On le cherche et sur le moment je sais pas dire où il est. On le retrouve vite, mais sur le moment on sait plus où il est. Eh bè, à cause de ça, j’ai droit à un morceau de pain et un verre d’eau, pendant que les autres ripaillent à ma communion, quand même. Et personne n’a rien dit, même pas mon père. A quatre heures, on me sort de la chambre parce que je suis enfermée à clef dans la chambre, quand même. Il faut y penser à tout ça. Bref à quatre heures, on me sort de la chambre pour aller aux vêpres. Aux vêpres, tout le monde me demande : “ « Qu’est-ce que tu as eu comme cadeau ? ». Je réponds vaguement : « Bof, non, je sais pas ... » et puis je change vite de conversation : « et toi? », ils répondent : « Moi j’ai eu cette médaille et moi ce stylo, regarde ». Alors, je n’ai pas le courage de leur dire que j’ai eu mon morceau de pain et mon verre d’eau. Tu vas pas dire ça à quelqu’un quand même. 

        Mon oncle Lino, il est garagiste, c’est quelqu’un d’important à Nérac. Il épouse ma tante Micheline Pantero, ils ont une maison, ma tante fait des ménages quand elle rencontre mon oncle mais ils s’en sortent. Mais, voilà, Micheline s’est mariée avec un italien. Putain de moine, Ma grand-mère le traite de « macaroni ». Ma grand-mère est mauvaise jusqu’au bout des ongles. Pourtant, dieu sait, si Micheline est généreuse avec ma grand-mère. Elle donne comme ça un billet de ci de là. Ma tante va voir mon père au moins trois ou quatre fois par an. Quand elle y va, elle dit à ma grand-mère : « Je prends la petite comme ça elle verra son père. ». Bon, on part tous les trois comme ça, mon oncle, ma tante et moi, dans une Citroën DS de Nérac à Toulouse pour voir mon père. Cette putain de DS, ça saute tout le temps. Moi, je suis fragile, dès qu’il y a un tournant comme ça, j’ai envie de vomir. Donc, là, j’ai envie de vomir. Mais je sais qu’il faut pas vomir dans la voiture et j’ai très peur de me faire gronder. J’ai la frousse. Je suis toujours morte de trouille. Alors, j’ouvre la portière et je saute. Il ne doit pas aller trop vite tonton car je roule sur le bas-côté et je ne me fais pas mal. Peut-être que l’on est en train de traverser un village mais il ne va pas vite tonton. Ma tatie Micheline est folle, elle dit : « La peur que tu nous as fait. ». Et je prends une avoinée parce qu’ils ont eu très peur.

        Le jour de mon anniversaire en 1955, je prends une tannée parce que mon cousin Didier, le fils d’Yvonne Pantero qu’elle a eu avant d’être mariée, a la bonne idée de vouloir naître ce jour-là, le même jour que moi quoi ! Elle me tape en me disant qu’il ne doit pas naitre, le même jour que moi. Tu vois un peu. Finalement il nait la veille à minuit et on dira toujours qu’il est né le 28 novembre à minuit et pas le 29 novembre à zéro heure. Heureusement qu’il nait juste le 28 à minuit et pas à minuit et demi. Enfin, j’ai pris la tannée pour mes onze ans.

        Je ne mange pas à ma faim. Un soir, il y a une boîte de sardines. La boîte de sardines fait le tour de la table. Une grande table, grosse, quand elle veut me taper je la fais courir autour de la table. Quand la boîte de sardines arrive à moi, il ne reste que l’huile. On distribue les sardines à mes oncles et puis moi, j’ai la boîte. Toute ma vie quand je mangerai plus tard des sardines je penserai que j’ai bien de la chance de pouvoir manger l’huile et les sardines. Je pense qu’il n’y a pas de sous. Dans une boite de sardines il y a quoi ? Quatre ou cinq sardines, déjà c’est coupé en deux ou trois et moi j’ai que la boîte. La boîte, je la vois, c’est une boite, elle est là. Et je ne peux rien dire, je ne peux pas parler comme les enfants le feront plus tard. Déjà t’es content parce que tu as un morceau de pain. 

        Après il y a des fois des soupes ou des ragoûts et des fois je chipote, parce que je suis merdeuse aussi. Comme pour la crème du lait, un jour je craque, il y a que les autres qui peuvent la bouffer, moi non. Tous les jours, on va chercher le lait à une ferme qui n’est pas loin. Je fais bouillir le lait et depuis toujours je regarde avec envie la crème sur le lait. Un jour, il y a une couche de crème, atal [elle fait un signe signifiant trois centimètres]. Je mange pas à ma faim, alors la tentation est tellement forte qu’ avec mon petit doigt je vais faire un petit trou dans la crème mais un petit trou, tout petit, un petit trou de rien. J’en mange un petit peu. Bon je me fais taper, mais taper beaucoup. La tentation est tellement grande chaque fois que je vois cette crème épaisse. Alors un matin, je me dis : Tu prends une tannée. Tu pisses du nez, parce qu'elle y va avec les poings hé, c’est pas une gifle comme ça, c’est un coup de poing qu’elle m’envoie. Que tu en aies mangé pas beaucoup ou que tu aies tout mangé tu prends une tannée pareil. Elle va pas me tuer ou sinon elle me tue. J’ai marché sur ça. Une tannée pour une tannée. Donc ce que je fais, je mange tout et je prends une bonne tannée. Mais là, je sais pourquoi, c’est parce que j'enfreins les règles. Mais je crève de faim et j’ai la crème de lait qui me tente tous les jours alors de temps en temps je le referai. A prendre une tannée, que je la mange ou que je la mange pas, je prends quand même une tannée. Des fois pendant la tanné, quand j’ai mangé la crème, je me dis : Tu as été chercher le bâton pour te faire battre. Mais je crève de faim quand même. Alors tant pis, je prends une tannée mais au moins je mange la crème. Bon, ensuite c’est les reproches : « Tu manges le pain de mes enfants qui vont travailler pour te nourrir. ».

        Elle me dit toujours qu'elle ne m'aime pas. Elle dit : « Je ne t’aime pas, tu es une bâtarde, tu as massacré la vie de mon fils. Je ne t’aime pas. Tu es une bâtarde. ». Bien sûr, c’est à cause de moi qu’il a quitté l’armée et rien que pour ça, elle ne peut pas me voir.

        Une fois cuite, elle a des raisonnements et une façon de parler très agressive mais toujours dans le même sens : C’est moi le souffre-douleur et mes cousins qui suivent derrière. Elle les gronde aussi, je dis pas qu’elle les gronde pas mais mes cousins ils ont la chance de pouvoir dire : Elle nous embête, on va chez nous. Ce soir on reste pas. On mangera une maïzena avec un peu de chocolat et puis ça ira très bien . «. Quand ma tante Odette Pantero voit que sa mère est bourrée elle prend ses enfants Mireille et Claude et elle s’en va. Il n’y a pas d’autre solution.

        Ma cousine a neuf ans, elle a ses règles pour la première fois, j’ai quatorze ans. Moi je n’aurai mes règles qu’à dix-huit ans, déjà tu vois un peu le truc. Bon, un jour j’ai le malheur de dire que : « Je ne serai pas comme tout le monde, parce que je n’ai pas ce qu’a eu Mireille. Je veux être comme tout le monde. »  Parce que je suis tout le temps dans l’eau, je suis tout le temps en train de rincer du linge dans les fontaines. On rince le linge dans les fontaines quand on ne va pas à la Baise, pour faire les grosses lessives, le linge on le lave là. Je suis toujours toute noyée et je me dis : « C’est normal, je ne serais pas comme tout le monde. ». Je me pose cette question : « Pourquoi je n’ai pas les règles moi, elle, elle a neuf ans, elle a les règles et moi non. ». Il y a cette différence qui fait ça. Je ne les aurai que quand j’aurai dix-huit ans. Je serai en pension quand je commencerai à avoir les règles. Je penserai alors que la nourriture y est pour quelque chose.

        Ecole publique de fille Nérac 1956 – Michelle – 14 ans – Elle est la sixième contre le mur du fond de droite à gauche

        Au Parc de la Garenne à Nérac, il y a un théâtre. L’école y organise chaque année, des spectacles magnifiques. Mais pour y participer, il faut me faire les vêtements, de très beaux costumes. Et bé, non! Moi, elle me l’a pas fait. J’avais pas le droit. Tous mes cousins Pantero participent et font le spectacle. Je vais les voir jouer. A la fin, on fait une photo. Un grand portrait, tous mes cousins sont là-dedans et comme je n’y suis pas, ma tatie Micheline, elle a pris une photo de moi et elle m’y a fait mettre dedans, dans le grand portrait. Pour que je ne sois pas exclu de mes cousins. Il y a Mireille, Claude, Josette, Michel. Parce qu’à moi, elle ne m’achète pas le déguisement. On va pas dépenser de l’argent pour m’acheter un morceau de tissus. 

        Elle est très dure, parce qu’elle me considère comme une bâtarde. J’ai bousillé la vie de son fils. C’est dit et redit. Tant qu’elle peut me sortir ça, elle me le dit : « Tu es une sale bâtarde. Ta mère c’est une pute elle a bousillé la vie de mon fils. ». Elle me fait payer ça.

        Il y a beaucoup d’enfants qui travaillent, mais s’il y a une compensation affective ou un mot gentil tu oublies vite, tu oublies le côté difficile … Je n’ai pas de souvenir que quelqu’un me fasse des bises, une bise, un bisou. Je n’ai pas de souvenir de ça. A part Nicole ma demi-sœur derrière le tilleul à l’école.

        Le temps passe et le temps passe, jusqu’au jour où je me dis : “Je ne reviendrai plus dans cette maison”.

         


        Chapitre 6 : Attachement et petites souris

        Lire le récit de l’enfance de Michelle ne va pas sans se poser des questions sur ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Michelle, replonge dans cette enfance et rapporte ce qu’elle a vécu et ce que l’on lui a dit avec la même fraîcheur que si elle avait pu parler en ce temps-là. Mais en ce temps-là, on ne parlait pas. 

        La théorie de l’attachement

        Si Michelle n’a pas de souvenir avant ses fameux sept ans, nous pouvons conclure de la vie de son père et de sa mère que dans sa première année, elle n’était ni avec l’un ni avec l’autre. Le père convole en juste noces avec Yvette qui est déjà enceinte de Nicole quelques semaine après sa naissance et sa mère a quitté Nérac sans que personne ne sache jamais où elle sera. A ce stade de l’histoire on ne peut que penser que c’est bien avec sa grand-mère que Michelle vit sa première année. 

        La théorie de l’attachement telle que décrite par le psychiatre et psychanalyste anglais John Bowlby en 1958 nous explique, pour le dire simplement, qu’un bébé d’homme ou de primate ressent le besoin de présence protectrice et d’attention. Le bébé est instinctivement sachant de sa faiblesse et de son incompétence à survivre seul. Il va donc ressentir cette faiblesse comme un besoin vital à combler et rechercher auprès d’individus adultes, une attitude attentionnée. Une fois ce réconfort obtenu il a alors un sentiment de sécurité même dans un environnement pré perçu comme hostile. L’objet de l’attachement, la mère ou le père en général, peut par sa simple voix, son odeur, un contact visuel, un sourire, rassurer le bébé. Si l’objet de l’attachement n’est pas là, c’est la panique. C’est le problème bien connu du baby-sitter qui passe la moitié de la nuit à bercer le bébé inconsolable que la mère à peine rentrée, endormira en deux minutes. Et ce n’est qu’une fois rassuré par un attachement dont il est sûr que l’enfant va s'autoriser à explorer le monde. Un peu comme le gars qui descend en rappel ne le fait qu’après avoir vérifié son matériel. S’il remarque le dysfonctionnement d’un mousqueton ou un bout de ficelle qui s’effiloche, il ne descend pas. En tout cas, nous avec Caroline, nous en avons discuté et ni l’un ni l’’autre ne descendrions.

        Ce besoin est particulièrement explicite à partir de sept mois. En effet, à partir de cet âge, les enfants reconnaissent les visages et on la leur “fait plus” et le baby-sitter ne remplace plus la figure d’attachement en imitant avec une voix de fausset, la voix de la mère qui chante au Clair de la lune. Ce besoin va rester très fort jusqu'à trois, quatre ans. Ensuite les jeunes enfants peuvent mentaliser et donc relativiser les situations. Puis ils vont se tourner vers d’autres figures d’attachement (amis, relations amoureuses, professeurs, ...)

        Selon le docteur Bowlby, la nature des attachements mis en œuvre durant les premières années de la vie va déterminer, comme une espèce de modèle, les attachements futurs. C’est là que nous avons un problème. Comment une enfant battue, non aimée peut devenir une femme telle que Michelle ?

        Soit le docteur Bowlby se trompe, soit Michelle n’est pas une représentante valide de l’espèce humaine et autres grands singes, soit durant sa petite enfance la grand-mère de Michelle a eu une relation avec elle différente de celle qu’elle aura ensuite et dont elle garde un souvenir.

        Nous ne nous permettrons pas d’envisager la première hypothèse. Dans la seconde hypothèse par contre, la particularité de la personnalité de Michelle ne fait aucun doute et nous aurons l’occasion d’y revenir dans un prochain chapitre. 

        Nous pensons que la troisième se doit d’être considérée. Bébé, Michelle ne présente pas encore la ressemblance troublante avec sa mère qu’elle aura plus tard. De plus dans la théorie de l’attachement, il est dit que les tentatives de contacts faites par l’enfant pour créer un lien d’attachement trouvent généralement crédits aux yeux et aux oreilles des adultes présents. D’une manière darwiniste les hommes se seraient sélectionnés pour prendre soin des petits de l’espèce. Ceci ne pouvant le faire seul, sans ces soins prodigués par les adultes, l’espèce aurait tout bonnement disparu. Dans la famille Pantero, Michelle, lorsqu’elle arrive, est alors un bébé de trois jours mourant, dont il faut s’occuper encore plus qu’elle l’a déjà fait pour les six autres. Marie-Louise possède déjà en la personne de Jeannot un souffre-douleur en titre. L'hypothèse que nous proposons est que ce ne serait que petit à petit que Jeannot prenant ses distances (adolescence, travail, guerre d’Algérie) Michelle l’aurait remplacé, comme ensuite elle le sera par Claude son cousin dans ce rôle. Dans son jeune âge, elle aurait eu alors à faire certes, à une personne sans doute dure mais non maltraitante et même peut-être responsable. Mais petit à petit, le temps passant, Michelle grandissant et ressemblant de plus en plus à sa mère et l’alcool faisant aussi son travail de sape des derniers résidus d’humanité de cette femme, Michelle serait devenue une enfant maltraitée. 

        Topos

        La vie de Michelle chez sa grand-mère nous fait irrémédiablement penser à de nombreuses histoires qui forment le topos de la petite fille maltraitée. De la petite fille aux allumettes d’Andersen à Cosette dans Les misérables de Victor Hugo, c’est effectivement un thème récurrent de la littérature. Mais c’est toujours au conte de Cendrillon que nous pensons. Peut-être parce que Michelle est une sorte de reine de la rue de l’église aujourd’hui. Cette analogie peut-elle nous servir de guide dans la compréhension de l’histoire de Michelle? Si oui, alors les oncles sont les belles-sœurs de Cendrillon et la grand-mère, sa marâtre. Se pose alors la question : “Qui et où sont les petites souris salvatrices?, Qui est la fée marraine ?”. 

        Une autre histoire nous pousse à la chasse à ces “petites souris”. Au 13e siècle, le roi Frédéric II voulut faire une expérience afin de savoir quelle était la première langue parlée par les humains. Le roi utilisa six bébés comme cobayes. Les nourrices avaient pour consignes de les alimenter, les endormir, les baigner, mais de ne jamais leur parler. Le résultat est bien triste : aucun bébé ne parla et les six enfants moururent. Il doit donc bien y avoir dans la petite enfance de notre « Cendrillon », quelqu’un ou quelque chose avec qui elle a échangé et partagé de l’affection que ce soit par des gestes ou des mots.

        Tout ceci renforce notre volonté de découvrir qui ont été les petites souris de Michelle? Comment a-t-elle pu survivre, se développer et devenir la mère, l’épouse et la grand-mère aimante qu’elle est aujourd’hui ? 

        Alors, nous lui posons la question suivante en espérant voir surgir ces mignons personnages qui fabriquent des robes de princesse et une marraine fée qui transforme les citrouilles en carrosse : « Michelle, dis-nous, il y a bien des gens qui t'ont aidé ? Ta grand-mère elle ne t’a rien laissé de bon ? ».

        Chapitre 7 : Fernande, la fée marraine ?

        Mes tantes Pantero ne me défendent pas beaucoup. Ma tante Yvonne travaille à l’usine des pâtes de Nérac, ça s’appelle “Mes pâtes”, c’est une usine qui emploie beaucoup de gens, ils font des pâtes fraîches, elle rentre le soir. Une fois, elle veut prendre ma défense. J’ai entre sept et onze ans. Ma grand-mère veut me taper avec une louche, une de ces grosses louches de cuisine. Elle me menace et relève la louche. Ma tante dit : “ Tu ne touches pas la petite, tu ne la touches pas”. Marie-Louise Pantero arrive pour me mettre un pet à moi. Seulement sa fille se met devant moi et me pousse derrière elle. Et c’est elle qui la prend en pleine figure. Elle la prend la louche, en pleine figure et ma tante tombe dans les pommes. Comme c’est de ma faute, je te dis pas la branlée que je prends. Tout est comme ça. 

        Des fois, ma grand-mère dit à la voisine qui est bouchère : « Amène la petite, là, elle t’aidera, elle fera ce qu’il faut. ». Mais il faut le dire. La voisine, elle me prend pour m’enlever des griffes. La voisine, elle s’appelle Fernande Beguet. C’est une dame … j’en aurai des souvenirs, extraordinaires. 

        Des fois, c’est Fernande qui dit à ma grand-mère : « Marie-Louise, je prends la petite ce soir, elle va venir m’aider. J’ai besoin. ». Quand j’arrive chez elle, elle m’installe une table avec la nourriture. Elle me fait manger. On a des éviers avec juste un trou qui donne dehors. Fernande le bouche avec un chiffon parce qu’elle sait que la grand-mère peut entendre depuis la rue. Elle me parle, elle me parle, mais moi, je peux pas répondre, je mange. A un moment, elle sort le chiffon et elle dit : “ Alors Michelle dépêche-toi”. Puis elle prend un gros seau plein de flotte, pourtant il n’y a pas d’eau courante et il faut aller la chercher la flotte, elle arrive pas au robinet et elle jette l’eau dans l’évier. L’évacuation va directement dehors. Elle fait ça pour que ma grand-mère qui écoute à travers le tuyau d’évacuation, s’en prenne plein la figure. C’est un amour, Fernande. Et elle dit : « Allez Michelle, fais ci, fais ça. C’est bien continue. ». Puis elle fait bouger des trucs, et elle dit : “ Là Michelle, tu l’as pas fait ça et ça là non plus…”. Je suis contente parce que Fernande me donne le déjeuner. Fernande, elle comprend que je suis maltraitée. Tu comprends, il n’existe pas d’assistante sociale. On ne parle pas. Fernande sait que je suis maltraitée. Mais personne ne parle de ça, on ne parle pas. Elle voit quand ça ne va pas alors avant que ça ne soit trop vinaigre, parce que quand ma grand-mère est bourrée, c’est plus la peine, tu ne peux plus lui parler, alors avant qu’il ne soit trop tard, Fernande dit des choses comme : « Je prends la petite, peut-être je la garde pour coucher parce que on fera des ci, on fera des là. ». Elle arrange et elle me donne à manger. Elle voit que je suis dans la misère noire. Elle est gentille, franchement c’est un amour. Ça c’est une femme qui m’aime. Elle sait de quoi j’ai besoin. Mais elle ne me fait pas des câlins, ça se fait pas les câlins non plus, personne ne m’en fait des câlins. Une fois, elle m’emmène même chez sa fille à Barbaste, c’est un petit village à côté de Nérac. 

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        A gauche la maison de Marie-Louise, à droite avec les volets verts celle de Fernande Beguet la bouchère

        Souvent je l’entends dire à ma grand-mère : « Mais Marie-Louise, pourquoi tu la frappes autant ? ». Ma grand-mère répond : « Oui, elle a pas fait ci, elle a pas fait ça ». Fernande répond « C’est une enfant. ». Marie-Louise crie : « Et tu crois que je vais la nourrir à rien foutre! ». 

        Ma grand-mère est très dure mais elle m’apprend toujours les bonnes choses comme à cuisiner et à tuer la volaille. Je le dirai aux caillottes [petites filles d’adoption nées dans la rue de l’église]: Tu l’aimes la volaille, mais mettez-vous dans la tête que pour aimer la volaille, il faut que quelqu’un la tue, la volaille. Moi, ça me dérange pas. La cuisine, c’est la cuisine à l’ancienne, on a pas le gaz ni des trucs comme ça. On cuisine avec le feu et la crémaillère. Le cassoulet il est dans la grosse marmite, on le fait cuire pendant des heures et des heures. Elle m’apprend les règles de cuisine, la propreté, le rangement. On a pas de frigo, on met les choses dans le puits. On met la viande dans le seau et on descend le seau au niveau de l’eau et ça reste au frais. Mais si une mouche descend dans le puits hé bé, on mange la viande avec les asticots. 

        Elle m’apprend des choses qu'aujourd'hui il n’y a pas beaucoup de femme qui savent. Je saurai tenir une maison. Elle est très exigeante et elle est très propre par contre, même sur elle c’est une femme très propre. Et c’est vrai qu’elle m’apprend les règles de la vie. Tuer une volaille, je saurai le faire parce qu’elle me l’apprend. C’est pas en pension que je vais l’apprendre. Et elle m’apprend la cuisine. Je la vois cuisiner. Il n’y en a pas beaucoup, elle ne m’en donne pas beaucoup c’est un fait, parce qu’il faut le garder pour les autres mais elle me montre quand même le b.a.ba, le débrouillage. Je suis débrouillarde. C’est pas à la pension que l’on va m’apprendre tout ce que je saurais faire, c’est elle qui me l’apprend. Elle a ce côté très néfaste de méchanceté et elle a le côté éducation aussi. Il faut voir les deux choses. Elle me transmet son savoir. Faire un lit c’est elle qui me l’apprend à faire un lit. Et il faut voir comment. On l’appelle Madame-tape-dur mais c’est vrai qu’elle tape dur. Un drap de lit qui a un petit pli de rien du tout elle le supporte pas. Ce sera ma marotte, le moindre pli, je dirai à Raymond: Je ne dors pas dans une niche à chien. Il faut que le drap soit bien tendu, et ça pour le reste de ma vie. 

        Un jour, je suis chez ma cousine Mireille Pantero, la pauvre, elle n’y est pour rien, ma tante Odette Pantero me fait signe de me taire quand ma grand-mère arrive. Elle me fait travailler, enfin comme si elle me faisait travailler. Elle dit à voix basse: « Tu parles pas, tu dis rien », puis à voix haute : « Ramasse ça, nettoie ça. Plus vite. ». Tout le monde a peur de ma grand-mère quand même, même sa propre fille. Quand je vais partir, plus tard à la pension, Mémé Marie-Louise se rebiffera sur mes autres cousins qui sont à Nérac. Elle est comme ça, elle est acariâtre. C’est une femme méchante et acariâtre. 

        Je rentre à l’école au cours préparatoire, j’ai bien quelques copines. Mais je ne peux pas les voir en dehors de la classe. Ma demi-sœur, Nicole, que mon père a eue avec une autre femme [Yvette] et qui est née neuf mois après moi et dont la mère a divorcé de mon père juste après sa naissance, nous devions être dans la même classe, les deux filles Pantero dans la même classe. Yvette ne veut pas, elle fait un scandale. Elle dit : « Je ne veux pas que ma fille soit avec l’autre Pantero: ». Donc ils nous mettent dans deux classes différentes et nous n’avons pas le droit de nous parler. Nicole dans une et moi dans une autre classe. Ma sœur elle est jolie. C’est vrai, ma sœur est très jolie, elle a une jolie maman, la mienne est pas moche, hé, je vais pas faire de commentaire. Je veux voir Nicole mais je sais que c’est interdit, que l’on ne peut pas se voir et ça c’est mortel pour un enfant. Tu as une sœur qui est à côté de toi et tu ne peux pas lui faire de bisous. C’est la seule personne avec qui tu as un lien. Mais on est quand même coquines. Dans la cours de l’école, il y a un énorme tilleul, mais un tilleul énorme, gigantesque. Et ça on le faisait bien. On savait le faire, hé, ça. On court, on court, on court, on se met derrière comme si on se cachait, elle arrive, smack, on se fait le bisou, elle repart comme elle est venue et vice-versa. Ça on le fait souvent. 

        La classe de maternelle de l’école de fille de Nérac 1947. Michelle n’est pas sur la photo, elle ne rentrera à l’école quand 1950, mais le tilleul, oui !

        Nicole a une grand-mère, la mère de sa mère, une vieille mémé, mais alors elle est gentille, d'ailleurs elle l’adore. Physiquement elle est austère, c’est pas réjouissant mais … elle est toujours nickel ma sœur, toujours habillée sur quatre épingles. Sa grand-mère, tous les jours, elle l’emmène à l’école par la main. C’est le rêve pour moi, ça. Elle vient la chercher à midi et tous les jours c’est comme ça. Sa Mémé a l’ordre de ne pas lui laisser me parler. Mais Nicole, me double, que ce soit pour aller ou bien pour revenir, et elle passe sa petite main dans son dos et elle ouvre et ferme le poing pour me faire signe comme ça. 

        Si je la perds de vue rapidement quand elle part à Paris avec sa mère, on se retrouvera peut après mon mariage et on restera en bon termes. On se connaît bien sûr, on a le même nom, elle est la fille Pantero. Même si moi, on dit pas la fille Pantero mais « la fille à Lucette ». Pour les Pantero, j’étais pas Pantero, je suis Lucette. M’enfin à l’école, je suis Pantero comme ma sœur Nicole. C’est pour ça que l’on ne se voyait jamais. 

        Le jeudi on va dans les fermes comme je l’ai déjà dit. Ma grand-mère s’installe à la table, elle connaît les gens. Nous avec mes cousins qui parfois sont venus nous aider à tirer la carriole, on va dans les bottes de paille sous les hangars et on saute et on s’amuse. Je m’amuse quand même. Mais quand elle sort de là, elle est cuite.

        Michelle au centre avec ses cousins Claude et Mireille Pantero.

        Même avec mes cousins elle n’est pas maternelle. Un jour à ma cousine Mireille Pantero, Marie-Louise veut lui foutre une tannée ou je sais pas quoi, j’y suis aussi. Mireille est petite, c’est un « petitet », elle a trois ou quatre ans. Mireille lui dit : « Si tu me touches, je te mets un coup de couteau dans le ventre. Moi, je ne suis pas Michelle. ». Elle attrape le couteau et elle dit : « Touche moi et je te mets le couteau dans le ventre. Si tu t’approches, je te mets le couteau dans le ventre! ». Elle l’a pas fait, ma grand-mère, elle s’est pas approchée, elle ne lui a pas foutu de gifle non plus à elle. Si moi j’avais dit une chose pareille … 

        Marie-Louise Pantero et Laurent Gerona le fils de Michelle et Raymond

        Quand j’ai mon fils Laurent. Il y a des photos où Marie-louise tient Laurent sur ses genoux. Les gens me demandent : « Mais comment tu fais pour mettre ton fils dans ses bras ? ». Je vais voir ma famille à Nérac, mes tantes, tout ça et elle était là. Je lui donne Laurent. Parce que j’ai tellement été traitée de « bâtarde », que je « finirai comme ma mère », que je serai « une putain, une putain comme ma mère » que quand je lui mets mon fils dans les bras, je ne lui mets pas un bâtard dans les bras. Je suis mariée. Je me suis mariée en blanc. J’ai une famille. Je suis fière de ma famille. C’est plutôt une façon de lui dire : « Tu vois, je ne suis pas de la merde. Tu vois j’ai fait un enfant, mais j’ai pas fait un enfant comme ça, j’ai fait un enfant en étant mariée. ». C’est une grande joie. Je ne lui mets pas mon fils dans les bras pour que cela lui fasse du bien mais pour me faire du bien à moi. C’est pour moi que j’ai fait ça, c’est pas pour elle parce que moi, elle ne m’a jamais prise dans les bras, elle ne m’a jamais dit je t’aime, jamais fait un bisou.

        Chapitre 8 : Exfiltration, soins et pension de Notre Dame du Refuge

        C’est vrai que des fois je mélange les âges dix, douze … Je sais que je partirai de Nérac à seize ans. C’est quand je rentre en pension à Toulouse le 17 février 1961. Avant je reste presque un an à l’hôpital de Nérac. 

        Hôpital de Nérac

        Si je suis en vie c’est grâce à Fernande, la bouchère. Fernande Bégué, elle habite pas loin de chez nous. J’ai une péritonite, on le saura plus tard, mais je suis jaune citron, j’ai une fièvre de cheval, je suis en train de mourir. Fernande dit à ma grand-mère : « Marie-Louise, appelle le docteur! », Il s’appelle le Docteur Leroux ; « Appelle le docteur, parce que la petite est en train de mourir. Il faut l’emmener à l’hôpital ! ». Ma grand-mère lui répond : « Bô non, mais non. C’est une mauvaise graine, elle va pas mourir si tôt. ». Fernande l’oblige et le Docteur Leroux arrive. Il me touche le ventre et je fais un bon au plafond. Le docteur dit : « Allez, je la prends ». C’est lui qui m'emmène et je pars à l'hôpital, hè. Et ma grand-mère ne vient pas avec moi. Et elle ne viendra jamais me voir à l'hôpital. 

        Je pense qu’elle ne m'aime pas. Tu sais quand tu n’aimes pas les gens, tu t’en fous. Moi, je crois qu’il y a ça. Elle ne m’aime pas. 

        En arrivant à l'hôpital, ils n’osent même pas me toucher tellement je suis rachitique. Il faut pas me toucher, si on me touche je tombe, je suis tellement maigrichotte. Ma grand-mère ne me nourrit pas suffisamment. Il m'opère de la péritonite puis ils me piquent tous les jours pendant un an pour me faire des forces. Je suis un squelette vivant. Je vais rester un an à l'hôpital. Ils me piquent encore quand je vais en pension.

        A l'hôpital de Nérac je travaille. Je cire les planchers, Je nettoie les escaliers, je fais le ménage. Je ne veux pas que l’on me nourrisse pour rien. Je ne voulais pas être à charge.

        Pendant un an, personne ne vient me voir à l'hôpital. Ils font peut-être une petite enquête, que je ne sais pas. Quand tu sais que je passe un an, un an dans un hôpital et que personne ne vient me voir, elle a pas dû le dire que j'étais à l'hôpital, c’est pas possible. Mon père ne le sait pas que je suis à l’hôpital. C’est quand je lui écrirai pour lui demander d’aller en pension qu’il le saura mon père.

        Au bout d’un an, une sœur infirmière vient me voir et me dit : « Vous savez Michelle, il va falloir envisager …. On ne peut pas vous garder tout le temps. ». 

        Cette religieuse qui est un amour ajoute : « Vous allez devoir partir. Il faut que vous rentriez, cela fait longtemps que vous êtes ici. Vous savez, on a fait tout ce que l’on pouvait, mais on ne peut pas vous garder pour tout le temps. ». Alors je lui dit : « Si vous me renvoyez, je me noierais, je ne passerai pas la Baïse. C’est sûr. » Et je l’aurais fait. Ha, je l’aurai fait! J’avais déjà réfléchi, j’avais prévu de sauter du pont qui sépare le grand Nérac du petit Nérac. Il s’appelle le Pont-Vieux de Nérac. Juste avant d’arriver à la maison, j’aurais sauté. Même avec le recul aujourd’hui ça serait sans hésitation. J’ai décidé que je n’y reviendrai plus. Parce que, je me dis : “ Battue pour être battue, il vaut mieux que tu meures. C’est plus vite fait. Tu ne sais pas nager, Pof, tu te fous à l’eau et puis tu n’en parles plus et on viendra te ramasser, ça ne dure que quelques minutes.”. 

        Quelques jours plus tard, la même religieuse vient me trouver et me dit : « Ecoutez, j’ai réfléchi. On va écrire à votre père. » Elle écrit à mon père et moi aussi j’écris à papa et je lui dis que je ne veux plus retourner chez mémé et je lui dis : « il faut que tu me trouves une pension » et la religieuse elle doit mettre un mot à la fin de ma lettre. Je rajoute : « S’il te plait, est ce que tu pourrais pas m’acheter deux culottes et une combinaison. Si tu as les sous. ». Dans la boite avec laquelle je suis partie de la maison pour l’hôpital, il n’y a rien. Ma grand-mère ne m’a rien donné. Il n’y a que cette robe bleue, la fameuse robe bleue à pois blancs qu’elle a déchirée. Mon père il a la pétoche parce que c’est quelqu’un d’autre que quelqu’un de la famille qui écrit cette lettre et donc il vient me chercher à l'hôpital de Nérac. On ne repasse pas chez mémé et il m’embarque jusqu’à la pension. En arrivant à Toulouse par la nationale 20, depuis Agen, on arrive par les Minimes. Aux Minimes il s’arrête pour m'acheter une paire de ballerines blanches à un petit magasin qui est presque au bout de l’avenue.

        Le Pont-Vieux entre Petit Nérac et Grand Nérac

        La pension est au 75 rue Achille Viadieu. Ça s'appelle le Refuge. La première fois que j’arrive en pension le dix-sept février 1961, le soir, tout le monde est dans une immense pièce. Il y a un pupitre sur une estrade et derrière une bonne sœur. Elle est assez costaud. Elle s’appelle Mère Saint Jean Eude, ça je le saurai plus tard. Elle s'adresse à plein de filles et leur dit : « Mesdemoiselles… », puis elle s’adresse à deux ou trois : « Salopes! Putains! ». Et moi j'arrive juste de l'hôpital de Nérac, mon père m'a déposée dans la journée. Je me dis : « Où je suis tombée ? ». C’est vrai que c’est des filles qui font le trottoir. Les proxénètes, ils sautent les murs de la pension. En face du lycée Berthelot, sur les murs du parc, il y a des tessons de bouteilles et tout, hé bé, les proxénètes, ils passent par-dessus, les types, pour aller récupérer les filles dans la pension. Sûrement que mon père sait pas où il me met. Il a dû prendre la première pension qu’il a trouvée. Mon père ne sait pas que c’est comme ça, c’est pas possible [La pension est gratuite pour les jeunes filles qui risquent de tomber dans la prostitution]. 

        Rue Achille Viadieu notre Dame du Refuge était une institution fondée dans le sillage de Saint Jean Eude qui s’était préoccupé au XVII° siècle de prostituées et de celles qui par suite de leur pauvreté pouvaient devenir délinquantes. (P. Raffin)

        J’ai 17 ans et je n’ai pas mes règles. En arrivant en pension je passe une semaine à l'hôpital de la pension. Pas l'hôpital, on dit l’infirmerie. Une semaine, ils me foutent des piqûres. Je sais pas ce qu’ils me font mais ça se voit je prends bien. Mais je suis tellement maigre, tellement maigre en arrivant en pension que l’on ne veut pas me toucher. On ne me touche pas, comme si j’allais tomber comme une feuille que tu souffles. Je reste dix ou quinze jours. Et encore là j’avais été un peu retapée à l'hôpital mais peut être qu’ils me donnaient pas beaucoup à l'hôpital parce que c’est comme partout, à l'hôpital, j'étais une intruse. Même si je travaillais. J’aurai mes règles un peu après. 

        Très vite on me fait passer des tests et la première chose que l’on me demande : « Comment vous voyez la vie ? ». Je fais un dessin : je plante un haricot, je le fais pousser, la fleur, je ramasse le haricot. Je fais la vie d’un haricot, c’est comme un film en dessin. La bonne sœur regarde le dessin et me dit : « Vous la voyez comme ça la vie ? » et je réponds « Oui. ». Elle me dit juste : « C’est bien. ». Parce que moi la vie je la connais pas beaucoup. J’ai pas fait le trottoir, je connais pas beaucoup de chose. Du coup, à cause des tests de lectures et d’arithmétiques et du dessin, je change de section dans la pension. On m'amène en section deux, chez des jeunes filles à peu-près présentables, qui n’étaient pas toutes des prostituées. Mère Saint Jean Eude, quand je la rencontrerai plus tard elle sera gentille et sympa. 

        Pour moi, la pension c’est du rêve. Quand tu connais pas le reste tu te dis : « Je suis bien. On me tape pas. On me donne à manger. On me considère comme une personne. Si je fais des bêtises et bien on m'engueule et c’est normal. ». Les choses normales de la vie, quoi. Je suis pas malheureuse en pension. Les filles qui rouspètent tout le temps : « C’est pas bon, ceci. ». Moi, je suis contente, quand je vois le chou-fleur arriver, je suis contente. Les autres, elles le crachent. Moi, non. Je suis contente de voir arriver le grand plat de choux fleur. 

        Je suis toujours au tableau d’honneur à la pension, tout le temps. Mais je dis : « Non! Ne me mettez pas au tableau d‘honneur, parce que mon père va venir me chercher. ». Je ne veux pas sortir avec lui. Quand on est au tableau d’honneur ; on a le droit de sortir avec sa famille le dimanche et je sais que si on sort, le premier bistrot qu’il va trouver, il va s'arrêter. Il va y rester pendant deux, trois heures. Après, il sera bourré et ça, ça m’est invivable et il laissera tomber des liasses de billets par terre. La boisson a tout bousillé. 

        Pendant que je suis en pension, j’ai 17, 18 ans, un été je pars en colonie de vacances à Dax. La religieuse qui s’occupe de moi me dit : « Tu sais que ton grand-père André Saint Martin, il habite pas loin, il habite à Dax. On va prendre rendez-vous et tu vas aller le voir . «Je suis contente, je ne l’ai jamais vu. Donc ce monsieur, quand j’arrive, c’est une maison avec des étages, il est très bien, très sympa. Mais bon, on se serre pas pendant des heures parce que on se connait pas, quoi. Au départ je crois que je lui dis : « Bonjour Monsieur. ». On se met autour d’une table ronde et il me parle de ma mère. : « Ta mère a eu quatre autres enfants après toi. Ne recherche jamais ta mère, elle ne vaut rien. Tu as un frère, qui s’appelle Joël, il a neuf mois de moins que toi et elle voulait faire avec lui exactement la même chose qu’elle a essayé de faire avec toi. Je la vois plus d’ailleurs, je verrai plus ta mère ». Mon grand-père me dit ça. Je pense qu’il ne veut pas que je vois ma mère parce qu'elle a fait trop de choses qui n’allaient pas. Elle avait donné mon père aux Allemands et je me demande si elle a pas touché un peu à son père. J’en mettrai pas ma main au feu, mais mon grand-père André Saint Martin il est plutôt gaulliste que pétainiste. Elle l’a peut-être dénoncé, lui aussi, oui. Mais la discussion reste sur le plat, on ne fait pas de commentaire. Elle est terrible ma mère mais elle est larguée à elle-même aussi, elle a pas eu de maman. Quelque temps après mon grand-père est mort.

        Je reste en pension, jusqu'à 22 ans. Je veux pas sortir. Je suis éducatrice. Je m’occupe des autres enfants, des jeunes filles. Je ne suis pas redevable. Je mange et je dors à la pension mais je paye par mon travail. Je ne veux pas être redevable. Je veux rentrer dans les ordres.

        Chapitre 9 : Fiction familiale V.S. Réalité légale

        “On pourrait dire que l’homme qui ment veut faire consister le vraisemblable en fonction de ce qu’il s’autorise à penser sur lui-même et sur ce que doit être la réalité.”

        Patricia Léon-Lopez 

        Comme le dit Michelle elle-même, et à plusieurs reprises, les gens qui parlent, et le plus souvent “ces gens” ne sont en fait que sa grand-mère, « n’y étaient pas ». 

        Alors que disent-ils “ces gens” : Affabulation ou vérité ? Pour le savoir, Caroline et moi avons autant que faire se peut, confronté la légende familiale contée à Michelle avec les états civils, les archives départementales du Lot, de la Haute-Garonne et du Lot et Garonne et les archives de la résistance et de l’armée. Notre but est d’apporter un élément factuel de réflexion sur la façon dont se constituent les légendes familiales. 

        La légende familiale

        La légende familiale, c’est ce qui était avant nous, dit par ceux qui sont avec nous. Mythe fondateur, elle est le récit de l’ensemble des hésitations, approximations, malentendus et mensonges qui construisent le socle de notre singularité. 

        Les conteurs

        Les conteurs, ce sont les deux ancêtres. Le grand-père maternel, André Saint Martin et la grand-mère paternelle, Marie-Louise Pantero. André, le maître discret du Grand-Nérac, par sa parole rare et référente et Marie-Louise, l’impératrice tyrannique du Petit-Nérac, par sa logorrhée d’injures; construisent le mythe familial. 

        Les personnages

        Ensuite viennent les personnages de l’histoire elle-même. Ils sont trois : une femme, un homme et une enfant : Lucette, Eugène et Michelle.

        La légende

        Gégène l’élégant, vit dans une caserne. Il est déjà gradé et promis à de très hautes fonctions militaires ainsi qu’à un beau mariage avec la ravissante Yvette. 

        Mais l’histoire n’est pas qu’idylle. C‘est la fin de la guerre et les allemands sont en train de quitter la région. En mauvais perdant, ils liquident un maximum de résistants et même de civils. Eugène, dénoncé par Lucette, en héros malin les entend monter l’escalier comme des lourdauds et s'envole avec élégance, en homme libre par les toits, vers le maquis …

        Puis le coup de théâtre, la femme, Lucette “De” Saint Martin, dont la mère est morte en la mettant au monde, fait apparaître brutalement une enfant illégitime. La perfide l’a fait en cachette. Elle essaie bien de régler ça, à sa manière mais, le maître du Grand-Nérac, André « De » Saint Martin ne le permet pas. La colère du maître s’abat sur Eugène, le géniteur de l’illégitime, et le contraint à fuir son paradis militaire. En derniers recours, Eugène épouse la belle Yvette qui est enceinte, espérant sauver ce qui peut l’être. Mais, l'ex militaire-résistant une fois déchu ne sera plus que ferrailleur-proxénète et finira en prison. Lucette fuit avec les Allemands. Il ne reste alors que l’enfant. Elle est seule. L'impératrice du Petit-Nérac la récupère et la sauve grâce à une potion magique d’une mort certaine. Mais l'enfant est la faute. Sans son existence la faute ne serait pas. L’enfant n’est pas une conséquence ou un symptôme du mal, il est le mal. Sorte d'antéchrist qui porte un péché originel inamovible qu’aucune communion solennelle ne saurait guérir. L’enfant doit être puni.

        Le réel et son double

        Nous ne sommes jamais partis d’un postulat que la légende familiale était fictionnelle. Notre recherche démarre sur une volonté de détails pour ancrer le récit dans plus de réalité : Quel est le grade d’Eugène ? Dans quelle caserne était-il ? ... Mais nous faisons chou blanc. Ce qui nous pousse à des investigations plus approfondies. 

        Grace à l’aide des archivistes du Lot nous apprenons qu’il existe un dossier de demande de pension de résistant aux archives de Vincennes. L’obtention de ce dossier, nous permet d’apprendre plusieurs choses : 

        • Eugène en 1943 fait partie des Chantier de Jeunesse. Les Chantier de Jeunesse sont une organisation de type paramilitaire, élaborée par le gouvernement de Vichy pour former les jeunes français.

        • Eugène a appartenu à la résistance du 6 juin 1944 au 20 aout 1944. Il est bien intervenu comme Chef de Groupe dans le grade théorique de « Sergent » durant deux combats. Il a été blessé par un éclat de mortier durant le second combat.

        • Il a alors tenté de rester dans l’armée par un engagement volontaire au-delà du 20 aout 1944 mais a été réformé le 14 décembre 1944 pour crises nerveuses épileptiformes

        Hors la raison médicale de la réforme n’a jamais été évoquée devant Michelle. Quel sont les mécanismes qui ont permis cet état de fait.

        Clément Rosset, dans son ouvrage “Le réel et son double”, nous donne une liste d’outils susceptibles de permettre la “fuite du réel” : Folie, refoulement, forclusion, syndrome d'Œdipe, suicide, modestie, perception inutile, alcool et position du semi-coupable. Tant et tant de ces outils sont présents dans notre histoire que nous doutons alors de nos conteurs. Définissons un peu ses outils. 

        Les outils : 

        • La folie se définit ici comme l’expression d’une pathologie empêchant le sujet de prendre en compte de manière suffisamment subjective pour paraître cohérent, la réalité.

        • Le refoulement consiste pour un individu à repousser dans l'inconscient les représentations liées à ses pulsions.

        • La forclusion est un terme proposé par Jacques Lacan pour désigner le mécanisme de défense à l'origine de la psychose. 

        • Le syndrome d'Œdipe est l’occultation totale dans le cas de la forclusion décrite par Lacan. Je peux enfin, sans rien sacrifier de ma vie ni de ma lucidité, décider de ne pas voir un réel dont je reconnais par ailleurs l’existence : attitude d’aveuglement volontaire.

        • Le suicide est la capacité à anéantir le réel en m’anéantissant moi-même.

        • La modestie, je mens en me déclarant incompétent par fausse modestie. La modestie étant une qualité elle vient contrebalancer le défaut créé par l’acte de mentir.

        • La perception inutile, je sais ce qu‘il en est mais je ne peux pas faire autrement. 

        • L’alcool est une drogue permettant de devenir aveugle à la réalité mais dont la consommation est tolérée jusqu'à une certaine dose. La dose en question étant toujours négociable. 

        • La position du semi-coupable définit comme le « Oui c’est vrai, mais … ». La discussion s’ouvrant alors permet un gain de temps toujours appréciable pour le menteur. Il crée le doute qui profite par définition à l’accusé.

        Hannah Arendt déclare, elle, dans « Du mensonge à la violence » que : « La tromperie n'entre jamais en conflit avec la raison, car les choses auraient pu se passer effectivement de la façon dont le menteur le prétend. Le mensonge est souvent plus plausible, plus tentant pour la raison que la réalité, car le menteur possède le grand avantage de savoir à l'avance ce que le public souhaite entendre ou s'attend à entendre. Sa version a été préparée à l'intention du public, en s'attachant tout particulièrement à la crédibilité, tandis que la réalité a cette habitude déconcertante de nous mettre en présence de l'inattendu, auquel nous n'étions nullement préparés. ». 

        Il serait donc, selon Hannah Arendt, très difficile de chercher dans d’éventuelles auto-contradictions, la preuve d’une autre vérité. C’est donc vers les services de l’état tel que les archives de l’armée ou des services de police et bien sûr le service d’état civil que nous nous sommes tournés pour reconstruire une réalité légale.

        La réalité légale et les éléments qui ne « collent » pas

        Il ne nous semble pas utile, ni même raisonnable de reporter ici l’ensemble de nos recherches et les éléments de la méthodologie utilisée. Nous ne citerons donc que les recherches faisant référence à des organismes officiels et ayant donné des résultats probants venant contredire la légende familiale.

        Lucette « De » Saint-Martin : André « De » Saint Martin n’a pas pu vendre sa particule. Une particule en France ne s’achète ni ne se vend. Le changement de patronyme est régi par la loi du 23 août 1794 et ne peut être réalisé que pour « un motif légitime ». Ce que la recherche d’un gain financier ne peut être. Quant au motif de « l’acheteur » il semble tout aussi non recevable : « J’avais les sous, je trouvais que cela faisait classe. ». 

        « La mère de Lucette est morte en couche » : La mère de Lucette est morte quand celle-ci avait quatre ans. C’est ce que stipule l’extrait de l’acte de naissance obtenu auprès de service de l’état Civil. 

        « La colère du grand-père contraint Eugène à quitter l’armée - L'enfant est la faute» : Ni le grand-père, ni Michelle ne sont responsables de la fin de la « carrière » militaire d’Eugène, il est réformé pour des raisons médicales.

        « Eugène est incarcéré à la prison Saint-Michel de Toulouse» : La lecture complète des archives de la prison Saint-Michel de Toulouse entre 1944 et 1964 ne permet pas de trouver trace d’incarcération ou de la libération d’Eugène Pantero.

        “Lucette fuit avec les allemands” : Lucette accouche le 19 novembre 1944. Elle est donc encore à Nérac à cette date. Si l’on ajoute quelques jours pour se remettre d'aplomb, l’on peut estimer qu’elle n’a pas pu quitter Nérac avant fin Novembre. Juin, juillet et août 1944 sont marqués dans le département par de terribles drames mais Agen a été libéré le 19 août 1944. En novembre 1944, dans la région, la période est celle des règlements de compte entre la résistance et ceux qui sont alors considérés comme collaborateurs. Par exemple, le 23 novembre 1944 comme le raconte Jean-Pierre Koscielniak dans son livre “Alias Bouboule”, le dénommé Bouboule sera jugé pour sa complicité avec l'ennemi à Agen et condamné à mort. A cette date les allemands ont semble-t-il déjà quitté la région et leur difficulté à circuler dans un pays qui se libère ne devait de tout façon pas donner envie à une jeune fille de les accompagner dans cette débâcle plus que dangereuse. 

        De la réalité à la légende

        Quelles sont les raisons et la mécanique de ces non vérités ? Mentir est une opération complexe, qui demande de l'énergie et qui présente le risque de devoir trouver encore plus de mensonges au fur et à mesure que le temps passant, le mensonge s’érode sur le fil du rasoir de la réalité.

        Lucette “De” Saint-Martin 

        Acteur : C’est un mensonge de la grand-mère. 

        Le but : le but est de justifier les demandes d’argent épistolaires et nocturnes qu’elle fait écrire par Michelle à son grand-père. S’il a eu de l’argent en vendant sa particule c’est qu’il doit encore en avoir. C’est aussi une façon de le diminuer en se moquant de lui et du coup de sa fille, Lucette. Atteignant ainsi le but final qui est de rabaisser Michelle. Parler du nom de jeune fille de Lucette est aussi s’assurer que l’on n’oublie pas qu’elle n’était pas une Pantero et donc valider le statut de bâtarde de Michelle. Ce qui permet de justifier les mauvais traitements. 

        Les outils : 

        • l’alcool, qui permet de stimuler l’écriture nocturne.

        • La position du semi-coupable : Oui on lui escroque de l’argent mais il en a.

        • La modestie : Il est noble, nous pas … il peut bien nous aider. 

        « La colère du grand-père contraint Eugène à quitter l’armée - L'enfant est la faute » 

        Acteur : Marie-Louise, la grand-mère.

        Le but : Se libérer de sa propre faute d’avoir engendré un fils déficient épileptique.

        Les outils : 

        • L’alcool qui permet de faire des approximations entre armée et résistance et de placer du flou sur la temporalité des évènements.

        • La forclusion : Il est trop tard pour réintégrer l’armée. On ne peut rien faire, il fallait y rester, mais ce n’était pas possible à cause de Michelle. C’est donc une bonne raison de punir.

        • Le refoulement de la responsabilité d’Eugène dans la présence de Michelle au monde.

        • La folie : qui permet enfin de recréer une autre réalité libérant Marie-Louise de la responsabilité génétique des problèmes d’épilepsie d’Eugène. 

        “Eugène est en prison à Saint-Michel”

        Acteur : Toujours la grand-mère mais peut être aussi les tantes. 

        Le but : Excuser Eugène de ne pas bien se conduire. La société le punissant, il n‘a pas à avoir honte de ne pas être un bon citoyen puisqu’il paye sa dette. C’est une manière de lui conserver sa position de personne responsable. 

        Les outils : 

        • Le refoulement de la responsabilité d’Eugène dans la perte de l’enfant de la Gitane.

        • La perception inutile de ses activités de proxénète et de violence. La grand-mère sait que l’argent qu’elle lui demande est mal acquis, mais comment faire autrement.

        • L’alcool. Le besoin d’alcool justifie le besoin d’argent qui déclenche et encourage le mécanisme de perception inutile. 

        “Lucette fuit avec les Allemands” 

        Acteur : C’est un mensonge du grand père.

        Le but : sectoriser la vie de Lucette. Ne pas avoir à donner des explications sur le lieu où elle réside ni sur le reste de sa vie ni à Michelle, ni à son frère Joël de façon à sauver la famille de Lucette et de Joël. 

        Les outils : 

        • Syndrome d'Œdipe qui permet de ne pas savoir où elle est et avec qui et donc de rester très vague.

        • Modestie : En se déclarant incapable à travers les propos tenus par sa compagne et lui-même lors du passage de Michelle à Dax, de gérer le caractère “de voyou” de sa fille, il se décharge de ses responsabilités de père et de grand-père et donc aussi de dire la vérité à sa petite fille.

        Un père alcoolique et menteur jusqu’au suicide; une “grande mère” violente et délirante; un grand-père fuyant ses responsabilités; une mère absente devenue celle que l’on ne doit ni évoquer, ni rechercher …

        Tel est le contexte dans lequel Michelle a dû survivre. 

        Chapitre 10 - Le prince charmant et la fin de la grand-mère

        Une famille dont la dame est enceinte et qui déjà plusieurs enfants, la famille Labarre vient demander quelqu'un à la pension et c’est là que la religieuse, sœur Magdeleine, en vrai son nom de religieuse c’est Mère du saint sacrement, me dit : « Tu dois sortir dans la vie, si la vie ne te convient pas tu reviens et tu feras religieuse comme tu l’as prévu. Mais on rentre pas dans les ordres comme ça en claquant des doigts sans savoir si c’est pour soi. ». Sœur Magdeleine sera à mon mariage. 

        Alors, je vais travailler comme femme de ménage dans cette famille de Toulouse, les Labarre.

        Ils habitent rue Achille Viadieu. Pour faire bien aujourd’hui on dirait baby-sitter. C’est vrai que je ne fais pas beaucoup de ménage dans cette maison. Je garde plutôt leurs trois enfants, les promène au parc. Je tombe dans une famille, de l’or. Ce sont des chercheurs, les Labarre. Ce sont des gens normaux, on va dire. Ils me prennent sous leurs ailes. Ils habitent dans la même rue que la pension, rue Achille Viadieu. Je viens parce que la dernière va naître, Florence. Il y a déjà deux garçons. Je vais voir Florence la fille de Marie-Claire, la maman, à la clinique quand elle naît. Après il y en aura encore un autre. Ce sont des gens gentils, très gentils. Je mange à table avec eux. Il n’y a pas de différence. Le premier Noël, je le passe chez eux parce que je suis toute seule. Lui, il est docteur, je sais pas en quoi, mais il est docteur, hé, et chercheur. Je trouve une famille aimante. Je pars avec eux en vacances. Je ne sens jamais une différence entre la famille et moi. Rien. Pour moi c’est ma mère et mon père, voilà. J’assisterai ensuite aux mariages de tous les enfants. Ce sont des gens tellement gentils. 

        J’ai une piaule mais le soir, je vais quand même à la pension parce que je garde des élèves la nuit et à huit heures le matin je repars de là et je vais travailler. Je ne veux pas quitter ma pension. Quand je rencontre Raymond Gerona, je ne sais pas que je me marierai avec cet homme. C’est un hasard Raymond, Jamais j’aurais dû rencontrer Raymond. Je dois me faire opérer des varices, j’avais déjà fait une première opération et je dois en refaire une. J’ai déjà tous les tracés sur les jambes, ils te font des tracés, un jour ou deux avant l’opération, en bleu, en rouge. Donc il n’est pas question que j’aille danser, tu comprends bien. Je ne veux pas aller danser ce soir-là. Combien de fois je dis à mon ami Josepha qui est à la pension avec moi : « Mais qu’est-ce que tu veux que j’aille foutre, regarde comment je suis. ». Mais elle insiste et je mets des collants et j’y vais quand même. 

        C’était le 18 février 1967, nous voilà parties avec le bus, on va à Castanet pour danser. Il y a une boite : quatre pistes pour quatre francs et la boisson. C’est pas trop cher, ça nous va très bien. Nous nous mettons à la piste d’en haut, la principale. Il y a des pistes dans le noir pour les amoureux et d’autres dans les coins pour les plus amoureux encore et puis la grande piste principale d’en haut. Sur cette piste, les garçons … quand il y a un slow qui commence … il y a la ribambelle des mecs à la queue leu leu, comme les canards : « Vous dansez ? 

        • Non. Et il passe à côté.

        • Vous dansez ?

        • Non. Et il passe à côté. »

        Et je fais ça toute la soirée. A onze heures et demie, je fais signe à Josepha, que c’est l’heure. Mais elle vient de rencontrer celui qui sera son mari. Il se trouve qu’elle rencontre son mari le même jour que moi Raymond. Elle veut rester elle, tu comprends. Elle a déjà commencé à frayer donc elle veut rester. Je lui fais signe, qu’il faut foutre le camp parce qu’il y a pas cinquante bus pour rentrer. A minuit, il faut être parties. Et Raymond arrive aux environs de onze heures et demie. Je suis assise bien droite, je tourne la tête vers la gauche, il dit : « Vous dansez ? ». Je me dis : « Oh, celui-là ou un autre… ». On danse. La première fois qu’il me fait danser, c’est sur les « Neiges du Kilimandjaro ». Je ne l’oublierai jamais et je le lui dirai chaque fois que l’on entendra cette chanson. Puis on va à la piste du bas. Il se passe rien, hé, la soirée reste très clean. Et là-dessus à la quatrième danse, il ne doit pas être loin de minuit ou un truc comme ça, il me dit : « Si vous voulez, j’ai une voiture, je peux vous ramener . «Je lui dis : « Mais, je ne suis pas toute seule, j’ai des amies . «Il me répond : « Ça fait rien, combien vous êtes ? ». Je lui dis : « On est deux . «Il y a une troisième copine qui est venue avec nous par le bus, Geneviève, mais on ne l’a pas vue de toute la soirée, sans doute parce qu’elle est occupée ailleurs. Quand Josepha revient à la table, je lui dis : « J’ai rencontré un jeune-homme, il peut nous raccompagner à Toulouse. 

        • Ah ouais, ouais, surtout ne le lâche pas. »

        Parce que la bagnole c’est plus important que tout le reste. A la fin de la soirée, on part avec notre Deux Chevaux. Mais la Deux Chevaux comme tout le monde le sait, elle démarre pas comme ça. Il faut que Raymond descende pour la démarrer à la manivelle. Tu vois le problème ? Est-ce que le mec, il va la faire partir avec la manivelle ? Sur le moment, c’est quand même un peu rigolo, parce que ça démarre. Moi, je dois passer à ma chambre Rue Victor Segoffin, parce que je veux le change pour le lendemain, parce que je vais dormir chez Josepha. Il m’arrête et je prends ma robe et tous les machins dont j’ai besoin pour le lendemain et il me ramène Place Saint Etienne là où est la piaule de Josepha. Et il me dit : « On peut se revoir demain ? ». Je dis « Oui; oui. ». Il me dit : « Bon, à trois heures demain, je viendrai vous chercher, là. ». L’autre copine, Geneviève, est là, on ne saura jamais comment elle est rentrée de Castanet. Et je monte dans la piaule avec les filles. Elles commencent : « Mais tu vas pas sortir avec ce type, tu as vu la gueule qu’il a ? 

        • Mais vous êtes déguelasses, il nous a amené jusque devant la porte. Il est gentil comme tout. Et vous lui dîtes qu’il est moche ? ». 

        Ça me blesse. Le lendemain, quand il vient me chercher à trois heures, Josepha vient avec nous. Et à Raymond, je lui dis rapidement ce qu’elle a dit. Raymond me répond : « Bof, tu sais. ». Il faut dire que Josepha allait voir un autre amoureux que celui de la veille alors Raymond ne l’a pas trouvée trop intéressante. 

        Mais je suis contente d’avoir tiré le gros lot. 

        Alors, je dis à Monsieur Labarre : « J’ai rencontré un jeune homme, mais je sais pas ..., je suis pas trop intéressée. ». Il me dit : « Fais le venir à la maison pour l’apéritif, je te dirai s’il est bon pour toi. ». C’est un amour Monsieur Labarre. Raymond vient et M. Labarre dit : « Ça va. ». C’est un type extraordinaire Jean-François Labarre. Il sera notre témoin de mariage. 

        Ce soir, je suis chez papa. J’ai 21, 22 ans. Raymond vient pour me chercher. Et là mon père me dit : « Je t’avertis, il en rentrera un mais pas deux. ». Du coup, j’ai l’impression de tomber en arrière. Parce que les leçons, il faudrait d’abord les montrer pour soi avant de les donner aux autres. Un autre soir, Raymond doit venir me chercher chez mon père et il tarde à venir. Finalement, il avait eu un accident, un accrochage. Mon père me dit : « Je te l’avais dit, hé! ». Je suis dans un état. Raymond finit par arriver. Mon père ne fait pas de commentaire.

        J’arrive dans cette maison, j’ai une belle-mère et un beau-père Monsieur et Madame Gerona, même si au début ils ne veulent pas, parce que je leur prends leur fils adoré, je suis l'emmerdeuse qui arrive et qui leur prend leur petit garçon, mais après ils seront super gentils. Franchement, j’aurai des beaux parents adorables. Ils sont le contraire de ma famille quoi. Après ils sont comme Raymond pas très expansifs en affectif. 

        Moi, je suis dans l'excès par contre dans ça. Et je dis, mais pourquoi je suis comme ça? La psy me dira la même chose : « C’est comme ça, vous l’avez reproduit différemment ce que vous avez reçu. ». 

        Le plus beau jour de ma vie c’est quand je change de nom. C’est pas beau ça ? Quelle est la femme qui veut changer de nom ? Y en a pas de femme qui veut changer de nom. Hé bé, non, moi je suis fière de m'appeler Gerona, mais fière que c’est pas possible. Je passe sur une autre rive. Le plus beau jour de ma vie, c’est quand je signe Gerona. Parce que ce nom de Pantero, tu peux pas savoir ce qu’il m’a pesé. C’est pas bien de dire ça. On devrait jamais dire que le nom de ses parents nous pèse. Moi, le mien, il me pèse. A la mairie, quand j’écris Michelle Gerona, c’est une délivrance. Je ne veux plus porter ce nom de famille de Pantero.

        Quand je me marie, je me marie en blanc et je suis fière de leur montrer à tous. Mes cousins qui se sont mariés ils divorceront tous. Ma cousine Josette qui se mariera huit jours après moi, elle divorcera. Elle ce sera un beau mariage pas comme le nôtre. Le nôtre, il est plus modeste. 150 francs, on a payé le restaurant. On a pas de sous. La robe on me la prête. Je ne peux pas m’acheter une robe. Mais j’en suis fière, hé, parce qu’une robe de mariée ça vaut assez cher. La religieuse chez qui je suis en pension, sa sœur vient de se marier alors elle me dit : « Si tu veux ma sœur vient de se marier, elle va te prêter sa robe. ». Une dame d’en face avec qui j’avais sympathisé, des personnes âgées à qui je rends service, achète le voile. La seule chose que je me paye c’est le bouquet de mariée et mes chaussures et mes sous-vêtements, bien sûr. Raymond n’a pas beaucoup de sous non plus car il vient d’acheter la voiture, une 4L. Je lui achète le costume, les manchettes. Je lui achète tout. Il a acheté la voiture neuve en plus et comme il n’y a pas très longtemps qu’il travaille, la caille, il n’a pas d’argent. Moi, même avec le peu que je gagne, j’arrive à économiser. Jean-François Labarre, est notre témoin de mariage. 

        Eugène Pantero est la seconde personne devant en partant de la gauche, sa dernière épouse Félicie Latour à sa gauche est avec la petite Simone à ses pieds, Michelle et Raymond Gerona sont au centre, avec derrière Michelle Marie-Louise Pantero qui porte un chapeau.

        Mon papa m’a imposé ma grand-mère Marie-Louise Pantero pour mon mariage. Au départ, je ne sais pas qu’il l’a invitée. De colère quand je l’apprends, je lui dis à mon père : « Si c’est le seul cadeau que tu peux me faire, tu peux te le garder. » Je l’ai amère. Il ne me fait pas de cadeau et tu vois un peu, il m’amène ma grand-mère. Ça! Je lui en voulu à mon père longtemps; longtemps. Ha, je suis désolée, c’était mon mariage, surtout pas ça. Ça faisait cinq ans que je ne l’avais pas vue et elle se pointe à mon mariage après tout ce qu’elle m’avait insultée : « Tu seras comme ta mère, tu seras une putain. ». Des mots qui t’arrachent la gueule de le dire même ça me fait mal. Parler comme ça, ça me gêne. « Tu seras comme ta mère. ». Et oui. 

        Mon grand-père André Saint Martin est mort mais sa “femme” nous envoie une nappe brodée à nos initiales et un service à couverts en argent. L’argenterie et la nappe, c’est eux qui nous l’offrent. 

        Pendant quelques temps je ne vois plus mon père. Je coupe les ponts. C’est à cause de la boisson. J’ai tellement souffert de ça qu’après le mariage je ne veux plus entendre parler de lui. 

        Ma grand-mère est morte à quatre-vingts sept ans en 1987 puisqu’elle est née en 1900, le 3 janvier 1900. Le jour où elle est morte, je dis à mon père : « Je t’accompagne à Nérac, parce que c’est ta mère mais moi je n’y vais pas pour ma grand-mère. ». Il vient juste d’être opéré du cœur et il ne peut pas conduire, alors je l’accompagne. Je ne vais pas laisser mon père tout seul. Mais ce jour-là, j’en veux à mon papa. Elle avait une grande table ronde, mais une table ronde gigantesque. On est tous assis à la table. Il y a mes cousins, mes tantes. Tout le monde est autour de la table. Mon père est pas loin de moi, il y a quelqu’un entre nous deux. C’est le jour de la mort de ma grand-mère et il me regarde et il me dit : « Qu’est-ce que tu ressembles à ta mère! ». 

        Je me lève et je lui en veux, mais je lui en veux à mon père. C’est la chose la pire qu’il peut me faire dans cette maison. Dans cette maison, j’ai tous les souvenirs. Je vois le placard, le lit dans le coin, le poêle. Je vois tout. J’ai toute la vision de la maison et l’autre qui me dit que je ressemble à ma mère. 

        Je lui en veux à mon père. C’est pas des trucs à faire. Jamais il ne m’a parlé d’elle et là, il me sort ça ce jour-là! Est-ce que c’est lui qui n’est pas bien ? Je lui réponds : « Tu sais, ne me parle pas de ma mère. Je ne la connais pas ma mère et je ne veux pas la connaître. Quand j’en avais besoin, elle n’était pas là. ». Ce qui est important, c’est d’avoir les parents quand t’en as besoin. Quand tu as grandi, tu n’as plus besoin de tes parents. Ils sont là, tu sais qu’ils t’ont élevé mais c’est pas le même besoin. 

        On s’est un peu froissés ensuite avec mon père à cause de ça. Je vais rester quelque temps sans vouloir le voir et sans lui parler, parce qu’il m’a blessée. 

        Mais c’est vrai que je lui ressemble à ma mère. 

        Chapitre 11 : Pourquoi ? Comment ? Le sens de la tragédie

        Depuis le début du récit, nous nous posons deux questions :

        • Pourquoi est-ce que Michelle accepte et désire même nous parler de cette période ? 

        • Comment y a-t-elle survécu? 

        La première question est sans doute celle à laquelle il nous est le plus facile de répondre. Simplement parce que nous avons, nous aussi, les mêmes raisons qu’elle de parler. Dire pour ne pas être complice, pour casser l’omerta et pour dénoncer. Faire entrer cette histoire dans l’Histoire pour faire trace et pouvoir condamner, afin que cela n’arrive plus comme une “normalité”. Michelle, nous le dit : « Aujourd'hui, on porte le pet . «C’est sans doute parfois vrai et nous nous en réjouissons. Mais dans cette société postmoderne où les interactions entre individus sont de plus en plus guidées par des pulsions individuelles et par le droit de chacun à disposer des autres, l’enfant est encore trop souvent l’oublié, le délaissé. Sa faiblesse physique, le doute que suscite sa parole, associée à sa difficulté à dire devant un adulte protègent ceux qui les réifient pour leur seul plaisir pervers. Alors, oui, Michelle crie sa colère. Et si “ce n’est pas bien” de ne pas pardonner à sa grand-mère morte, “ce n’est pas bien”, non plus, de se taire. 

        La deuxième question est plus complexe. Non seulement, Michelle a survécu, ce qui semble miraculeux mais elle a sauvé ce que certains appelleraient sans doute son âme, d’autres préférant parler de personnalité ou d’esprit, ou simplement de santé mentale. Serait-ce ça la résilience ? Wikipédia nous explique la notion de résilience comme “ … un phénomène psychologique qui consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l'événement traumatique de manière à ne pas, ou plus, vivre dans le malheur et à se reconstruire d'une façon socialement acceptable.”. 

        Boris Cyrulnik le définit lui comme simplement : “ Le processus qui permet de reprendre un nouveau développement après une agonie psychique . «Le même Boris Cyrulnik nous propose comme repère de ce processus trois phases et dans chaque phase deux mots clés. C’est ce plan que nous utiliserons. Le plan possèdera trois parties, une pour chaque phase du processus de résilience et dans chaque partie deux sous-parties, une pour chacun des mots-clés. Première partie : les Facteurs de protection avec comme sous-parties : Attachement sécure et Mentalisation; deuxième partie : Le Traumatisme avec comme sous-parties: Agression (lointaine ou\et proche) et Protection; Troisième partie : L’Après traumatisme avec comme sous-parties : Soutien affectif et Sens de la tragédie. 

        Facteurs de protection

        Les facteurs de protection sont les éléments que la personne, ici l’enfant, va recevoir préalablement au traumatisme et qui pourront être utilisés en protection (un peu comme des airbags durant un accident de voiture). 

        Attachement sécure 

        Boris Cyrulnik définit l’attachement sécure comme ce qui découle de la présence de l’enfant dans une famille stable, gaie et sécurisante. La culture est aussi déterminante. 

        Entre la prostituée qui l’oblige à manger ses excréments, sa grand-mère qui la bat comme plâtre, sa mère qui l’abandonne …. On ne peut pas dire que les éléments d’attachement font légion. La culture pour ce qu’il en existe, est réduite à une éducation scolaire et religieuse écornée. C’est donc, un aspect qui nous a tout de suite interrogés. En s’inspirant du topos de la petite fille maltraitée et utilisée comme « bonne à tout faire », illustrée par le conte de Charles Perrault, Cendrillon et plus particulièrement par la narration faîte par Walt Disney, nous nous sommes mis en recherche de ce que nous avons appelé « les petites souris ». Les petites souris de Cendrillon sont les seules à être gaies et à lui donner de l’affection. Dans le conte rien ne nous indique si les animaux sont réels ou imaginaires et nous avons donc interrogé Michelle sur les amis qu’elle aurait eus réellement ou de manière fictive.

        C’est en réponse à cette question que Fernande la bouchère qui la « sort des griffes » pour la nourrir et sa sœur Nicole qui l’embrasse « derrière le tilleul de la cour d’école » sont apparues. Cependant, ces “petites souris” ne sont présentes qu'à partir de six, sept ans. L’entrée à l’école se faisait entre six et sept ans en cours préparatoire. Le travail à l'abattoir est lui aussi situé vers les sept ans. Les cousins Mireille et Claude qui vont aussi parfois être présents dans des jeux partagés ont respectivement cinq et six ans de moins. Nous n’avons donc trouvé aucun élément d’attachement sécure avant l’âge de six ans. Boris Cyrulnik précise bien que ces éléments doivent être, pour être efficaces, présent avant les deux, trois ans de l’enfant. La question ne trouve donc pas vraiment de réponse. Il nous faut cependant tenir compte de l'amnésie classique de la petite enfance. Cet oubli que Freud nomme l'amnésie des premières années rend la recherche difficile. Cependant si classiquement nous n’avons pas de souvenir antérieur à trois ans, Michelle ne démarre elle que bien plus tard. Est-ce déjà la mise place d’une stratégie de protection ? 

        Mentalisation

        Bateman et Fonagy décrivent l’action consistant à mentaliser comme étant un processus mental par lequel une personne imagine et interprète ses propres comportements et ceux d’autrui, sur la base d’états intentionnels comme les besoins, les désirs, les croyances ou les sentiments. Bref il s’agit de comprendre soi et les autres dans la causalité des comportements. 

        Michelle fait-elle preuve de mentalisation ? Oui bien sûr. Le comportement de tous est analysé et justifié. Nous ne savons rien de la Michelle de trois ans mais celle qui se raconte remet alors ses habits d’enfant. Ses tantes sont gentilles, ses neveux trop jeunes, son père est absent, pressé de repartir et a eu la gentillesse de la reconnaître. Même la mère est excusée : « Peut-être qu’elle ne l’a pas dit parce qu’elle se sent fautive ou parce qu’elle n’a pas de maman. Peut-être qu`elle reproduit. ». Les oncles et l’institutrice sont excusés de n’être juste que des acteurs muets d’un temps où personne ne parle. 

        Poussant l’analyse jusqu’au bout, Michelle qui comprends et sait ce qui passe va devenir actrice d’une remédiation de la normalité. Elle place froidement des stratégies sur cet « anormal », agissant de façon à faire coïncider sa réalité à ce qu’elle pense devoir être une règle juste : « Donc ce que je fais, je mange tout et je prends une bonne tannée. Mais là, je sais pourquoi, c’est parce que j'enfreins les règles. ». 

        La seule personne pour qui elle ne trouve pas de raisons à ses agissements, c’est sa grand-mère. L’alcool est bien sûr un élément excusant mais il n’est pas le responsable de tout : « Des fois j’y repense et je me dis comment on peut faire ça. Je lui en ai voulu à la grand-mère et aujourd’hui elle est morte et je lui en veux encore. Et c’est pas bien de dire ça. J’ai essayé tous les moyens mais ça a été trop. ». Elle ne comprend pas. A ces agissements elle ne trouve pas de causalité ni dans les besoins, ni dans les désirs, ni dans les croyances ou les sentiments qui animent la Mère-tape-dur. Elle est donc qualifiée de « méchante ». Pourquoi cette grand-mère est-elle si méchante ? La perte de son mari ? Sept enfants à gérer seule ? L’alcoolisme familial, son alcoolisme à elle ? Rien ne peut l’expliquer, expliquer serait un peu comprendre et comprendre c’est un peu excuser et cela ne lui est pas possible. 

        Il faudra savoir, pouvoir, la quitter coûte que coûte cette Mère-tape-dur : « Si vous me renvoyez, je me noierai. ».

        Sans aucun doute Michelle fait déjà un usage intensif du processus de mentalisation durant son enfance. Son intelligence émotionnelle, son empathie et son intelligence pratique : « Elle [en parlant de Fernande] est gentille, franchement c’est un amour. Ça c’est une femme qui m’aime. Elle sait de quoi j’ai besoin. Mais elle ne me fait pas des câlins. », lui permettent de comprendre le sens de nombreux agissements. 

        Cependant, si elle comprend et excuse ceux qui ne disent rien, remercie gentiment ceux qui essayent de l’aider et particulièrement Fernande, nous devons avec elle concéder que personne n’est venu véritablement interrompre ce calvaire, jusqu’à ses seize ans. Le processus de mentalisation est donc aussi un processus de reconnaissance de la surpuissance de l’effroyable grand-mère. 

        Traumatisme

        Un traumatisme c’est l’ensemble des troubles provoqués dans l'organisme par une lésion, une blessure grave ou/et sur un plan psychologique un choc émotionnel très violent. C’est tout simplement ce que Michelle reçoit chaque jour, un pet, une tannée, une branlée et pour la partie psychologique ne pas être aimée, la peur (se réveiller avec le pistolet sur la tempe), la privation de nourriture et de sommeil, la folie (visites au cimetière) et la honte (d’être mal habillée). 

        Agression

        L’agression est dans le cas de Michelle jusqu’à ses seize ans, permanente, physique et mentale. De plus, Boris Cyrulnik indique que plus l’agression est proche plus le traumatisme est important. Ici la source en est sa propre grand-mère. A cette agression, s’ajoute, comme nous l'avons vu au paragraphe précédent, l’incompréhension. Si Michelle transcende en devenant le juge de ses bourreaux, en juge bienveillant qui trouve des circonstances atténuantes à tous, le comportement de Marie-Louise est lui clairement placé dans le champ de l’incompréhensible. 

        Protection

        Les mécanismes de protection peuvent être définis comme des boucliers que nous pouvons utiliser pendant l’agression. L’humour en est par exemple, un puissant. Que ce soit pour se moquer de son agresseur ou par l’autodérision, il permet une mise à distance et une dédramatisation de la situation. Michelle ne semble pas jouer cette carte. La moquerie est jugée sans doute trop dangereuse et l’autodérision est une arme complexe qui se doit d’être partagée pour trouver son efficacité. C’est dans le rire de l’autre que le processus d'autodérision devient un processus de protection.

        Les processus relationnels positifs sont aussi protecteurs par le développement de l’estime de soi. On tente d’aider Michelle mais en trichant, en trompant sa grand-mère : « Et [Fernande] elle dit: Allez Michelle, fais ci, fais ça. Puis elle fait bouger des trucs, et elle dit : Là Michelle, tu l’as pas fait ça et ça là non plus…. je suis contente parce que Fernande me donne le déjeuner ». Le seul affrontement direct va provoquer la chute de l’aidant et par ricochet, une tannée supplémentaire. Ainsi, la tante qui s’interpose pour protéger de la louche va recevoir elle-même le coup. Et un tel coup qu’elle en perd connaissance. Cependant même si tout cela se fait « sans bisous » et sans succès, il semble y avoir là, une certaine confirmation de la vérité que ressent Michelle : « Elle est folle. ». 

        Cependant les timides processus relationnels de soutiens se tarissent toujours et chacun rentre chez soi. Michelle reste seule devant son effrayante grand-mère. Elle ne peut pas partager la peur que lui inflige son bourreau. Il faut vivre avec, partir ou mourir. Partir est inimaginable. Elle ne fera jamais de fugues. Mourir ? son corps ne s’y résout pas encore, mais il y travaille. In Extremis, Fernande provoque le départ juste avant la mort : « Si je suis en vie c’est grâce à Fernande. ». 

        Après traumatisme

        En quittant sa grand-mère, l’état de santé de Michelle est catastrophique. Elle est mourante. De plus les privations font traces. Elle est si maigre qu’elle « fait peur ». Ce temps d’après traumatisme commence donc par un an d'hôpital. Il sera suivi de quatre ans de pension religieuse. Ensuite, elle épousera Raymond. Elle ne consultera un psychiatre que bien plus tard, après ses quarante ans.

        Soutien affectif

        Le soutien affectif après le traumatisme est fortement institutionnel. Si l'hôpital et la pension sont pour Michelle des lieux sans violence, elle ne se fait pas d’amies intimes. A l'hôpital pendant un an, personne de la famille ne va venir la voir. A la pension, si certaines sœurs sont connues par leur nom, elles ne distribuent pas plus de câlins que Fernande ne le faisait à Nérac. 

        Sens de la tragédie

        [Les événements rapportés dans ce paragraphe sont tous réels, mais librement regroupés dans une seule journée afin de préserver la règle des trois unités: temps, lieu, action]

        Le sens de la tragédie, c’est, tel que nous le présente Boris Cyrulnik, la capacité à faire œuvre du traumatisme. Que fera donc Michelle de sa souffrance? Elle n’en fera certainement pas un roman, encore moins une œuvre picturale ou un film. La culture de Michelle se concentre essentiellement sur l’art culinaire (appris par imitation et dans les corvées avec sa grand-mère, puis par goût pour régaler son monde) et un certain don parfois controversé, pour le chant. Mais ce qu’elle connaît mieux que personne, c’est la vie. Ses leçons de vie, grâce au processus de mentalisation sont bien apprises et très bien comprises. Et c’est donc de sa propre vie qu’elle va faire œuvre. Cela va-t-il être une tragédie ? A vous de juger. Pour nous il s’agit plus plutôt d’un conte. L’histoire d’une petite fille qui va apprendre à être heureuse. Et comme avec Michelle, on n’est pas là pour faire les choses à moitié. Chaque lieu où elle est devient une scène et chaque interlocuteur un personnage de son conte. Tout visiteur qui la croise va recevoir un rôle. Ainsi même le simple passant, se voit inexorablement attiré dans l’action qui se déroule. Le plus souvent, il se doit de “recevoir”. Le don est souvent de la nourriture ou un mot gentil ou encore simplement le plaisir d’être véritablement écouté. Michelle joue sa vie en la vivant et vit sa vie en la jouant. Elle en est la metteuse en scène et l’actrice principale. 

        Agacée par des bruits nocturnes gênants, elle sort de chez elle en roulant des épaules, traverse la place et s’explique haut et clair avec des « jeunes du village » bien connus des services de Police. Elle leur explique avec justesse que cela ne peut plus durer. Ils l’écoutent respectueusement et quittent piteusement les lieux. Elle chuchote des conseils à l’oreille de l’amoureux éconduit et console le veuf. Elle donne un café, des recettes à tous ceux qui traversent la scène de sa vie, sa rue. Souvent elle ajoute des légumes et des œufs provenant du jardin de Raymond qui du coup dodeline mécontent de la tête. Avec du fil et une aiguille, elle transforme sa petite fille en princesse. Avec un regard amoureux, elle raconte Raymond et sa Citroën 2 CV, en prince charmant sur un fier destrier blanc. Puis tout s'accélère. Elle chante comme une diva à l’office du dimanche matin pour la fête annuelle du village. Raymond est là, il est devenu le chef de chœur de la chorale locale. Mais à la sortie de la messe, changement de ton, elle est une Marianne républicaine courroucée. La tête et les deux bras détachés du corps et avec chacun de ces éléments agités comme s’ils étaient possédé par un démon différent, elle engueule publiquement le curé. Sur le petit parvis de l’église, elle lui hurle ses reproches. Ce pauvre prêtre a critiqué l’homosexualité et à elle on ne lui dit pas “ça” parce que son fils est homosexuel et qu’elle en est fière. L'ecclésiastique est condamné à fuir, la tête basse, au mépris de la plus élémentaire prudence automobilistique, dans sa vieille Citroën Diane bleu ciel délavée au soleil toulousain. Bon, ce n’est pas tout, elle a du travail. Elle court enfiler un tablier à carreau. C’est alors Babeth qui cuisine pour tous les voisins afin de leur offrir le festin de soir de fête du village. Les préparatifs durent toute la journée mais le repas est enchanteur. A la suite de quoi elle passe quelques bijoux et se transforme en Cendrillon qui va enfin au bal. Là, on oublie la permission de minuit, elle danse avec Raymond au son de l’accordéon jusqu’à l’arrêt de l’orchestre. Elle applaudit l’orchestre et va se coucher. Après une courte nuit, au petit matin, elle devient Wendy qui s’occupe des enfants perdus et leur prépare un petit déjeuner. Elle n’a rien fait, que quelques crêpes, un Tiramisu et une salade de fruit : “Mais que c’est rien, c’est vite fait ça ! quand même pour mes caillottes ...”. Les caillottes en question, ce sont ses petites-filles d’adoption, les nantaises, Lily et Marine, nées il y a vingt ans, à trois semaines d’intervalle, dans cette même rue de l’église. Elles sont « rentrées au pays » à l’occasion de la fête et bien sûr, elles logent chez Michelle. Parions que les caillottes ne se lèveront pas avant treize heures et que ce sera pour manger debout dans la cuisine, les restes de foie gras du festin de Babeth, sans toucher au petit déjeuner, avant de partir les bouches encore pleines vers quelques rendez-vous possiblement amoureux. Mais l’on n’en est pas là, la matinée commence à peine. Au clocher de l’église toute proche, les cloches sonnent neuf heures. Elle devient immédiatement la serveuse du bar du coin de la rue et prépare à l’avance et fébrilement un petit café pour Denis. Denis est un boucher itinérant, qui gare son camion de marché, chaque mardi matin à neuf heures tapantes, là, sur son trottoir. Comme la rue est étroite : « On peut même dire que c’est presque dans ma cuisine qu’il le gare son camion, le Denis. Mais il ne peut pas faire autrement, alors… après il laisse sa tasse sur le coin de la fenêtre. ». Une fois le camion reparti, l’image de cette tasse à café blanche avec sa coupelle et sa petite cuillère abandonnée sur le coin de cette fenêtre est si puissante et énigmatique qu’il y a toujours quelqu’un pour lui en parler. Elle répond : « Ben, C’est le café de Denis! ». Le questionneur qui ne connaît pas Denis, encore plus confus, n’ose demander plus d’explication. Elle laisse ensuite encore un peu traîner la tasse en espérant piéger un curieux de plus. Neuf heures et cinq minutes et Denis n’est toujours pas là. C’est inquiétant. Les bruits des manèges que l’on démonte lui rappellent que la fête du village est bien terminée. Le dernier soir, la fête se termine toujours avec un orchestre de musette. Mais depuis plusieurs années c’est le dimanche soir et plus le lundi soir comme avant. La fête ne fait plus que trois jours au lieu de quatre. Elle s’est trompée, se rappelle du changement. On est lundi matin, pas mardi … pas de Denis. Elle improvise. Drapée en bienfaitrice, elle traverse fièrement la rue à petits pas en portant avec attention la tasse minuscule du boucher absent au cantonnier venu sans enthousiasme, nettoyer les canettes de bière et autres confettis. Le café est tiédasse mais l’employé de mairie n’en revient pas de l’attention. Bien joué. Raymond ne va pas tarder à rentrer du jardin, s’il lui fait une bise, elle sera reine, puisqu’il est roi. Ce soir, elle lui fera du magret de canard et en plus, les caillottes adorent ça. Peut-être même, qu’il lui reste quelques pleurotes à mettre avec.

        Elle souffle un grand coup, s'assoit enfin sur son banc à elle, juste devant chez elle et croise les bras. Elle est prête, prête à vivre le premier jour du reste de sa vie qui démarre. 

        Et alors ?

        En suivant le plan de Boris Cyrulnik, si l’on en croit notre tentative d’analyse sans doute bien trop simpliste, on constate que Michelle n’a que très peu reçu d’aide extérieure. C’est finalement principalement sur sa capacité à mentaliser et sur son « sens de la tragédie » qu’elle a construit sa résilience. Et quelle résilience. Raymond dit d’elle : « C’’est parce qu’elle a ce caractère, ce caractère rebelle, qu’elle a su résister ». Sans doute, mais c’est aussi par sa capacité à comprendre et ensuite à donner du bonheur à elle-même et à tous ceux qu’elle approche. 

        Michelle a du talent. Elle s’est sauvée seule ou presque. Elle est douée pour la vie et elle fait profiter les autres de son talent. 

        Arrivé à ce point, comment ne pas se poser la question taboue : Qui aurait été Michelle sans ses souffrances ? Une femme ordinaire ? Un prix Nobel de la paix ? 

        Elle, elle dit qu’elle aurait dû être assistante sociale. 

        Va savoir pourquoi ?

        Chapitre 12 - Cléo

        1992 

        [Michelle et Raymond Gerona vivent alors en famille avec deux garçons, Laurent né en 1969 et Jérôme en 1971.]

        Un jour, Raymond est en train de changer une vitre au salon, le téléphone sonne. C’est Jérôme. Il est en pleurs, je ne comprends pas pourquoi. Je dis à tout le monde : « Jérôme, je ne sais pas ce qu’il a, il fait que pleurer. Il faut que j’aille à Toulouse voir ce qu’il a. ». Laurent sort de sa chambre et nous dit : « Jérôme, il est malheureux parce qu’il est homosexuel. ». Nous apprenons alors brutalement l’homosexualité de Jérôme dans ces termes-là, par son frère. 

        Avec Raymond, on se regarde tous les deux et on se dit : « Mais on l’aime cet enfant, qu’elle est la différence ? Qu’est ce qui nous gêne là-dedans ? 

        • Rien.»

        Si, après la réflexion, il y a le problème de comment la société va l’accueillir ? Parce que, c’est pas évident, quand même … Quelques jours plus tard, je marcherai avec Jérôme, dans Toulouse et il me dira : « J’ai eu la tentation de me suicider. ». Et puis avec Raymond, on est son exemple de vie et il dit qu’il veut nous ressembler. Il dit : « Je voulais être comme vous. ». Bon, il se trouve qu’il est pas comme nous. Pour la gentillesse, il est comme nous. 

        Mais quand Jérôme m’a dit ça, ma peine a commencé comme ça : « Je ne serai jamais Mamie. ».

        Avec Raymond, on sait que Laurent n’aura pas d’enfant. Il n’a pas de relation, ni avec la société, ni avec des copains ni avec des copines. Donc on commence à se faire à l’idée pour Laurent. On se rend compte assez vite qu’il ne sera pas attiré par la famille. Très tôt, Laurent, très tôt, a commencé à déconner. La première fois que l’on voit qu’il y a un comportement curieux, c’est quand Raymond trouve un morceau de fromage sous sa fenêtre. Raymond me dit : « Comment on peut prendre un morceau de fromage et le balancer par la fenêtre ? Laurent, il déconne . «Il avait treize ans. Et puis Laurent on l’a jamais vu avec une copine. Jamais, jamais, jamais, jamais. Il dit qu’il ne trouvera jamais une femme qui serait comme moi et qui lui ferait à manger comme moi … donc ça va pas. Pour nous c’est acquis, qu’il vaut mieux qu’il reste seul. Raymond dit que pour Laurent une famille ce serait une source d’ennui supplémentaire. Des fois moi je me dis que peut-être que ça lui ferait beaucoup de bien. 

        On sait que l’on n’aura pas de petits enfants. On n’attend pas de petits enfants. Je m’y suis faite, je ne serai jamais mamie. Mais, pour moi, c’est une déchirure de ne pas être mamie. 

        2012 


        L'échographie, un bon moyen d'annoncer une grossesse (et de ...

        Et l’enfant apparait

        On mange sur la table de la salle à manger. C’est un repas de fête. On est tous les quatre : Jérôme, Pascal l’ami de Jérôme, Raymond et moi. On finit de manger, tout est très bien. On est au café, tout d’un coup, Jérôme et Pascal se lèvent et reviennent à table avec un ordinateur portable. Ils me mettent l’ordinateur devant, Pascal le règle, je sais pas ce qu’il fait et je vois apparaitre une échographie sur l’écran. Tu vois vite que c’est une échographie, je sais comment c’est foutu. Je dis : « Ho un bébé ! ». Je regarde Jérôme et Pascal et je leur dis : « On va avoir un bébé ? ». Pascal, il dit : « Oui. » et Jérôme ne dit rien. Alors Pascal dit : « Mais Jérôme dis-lui qui est le père. » et c’est là que Jérôme dit : « C’est moi. ». Je peux pas expliquer ce que je ressens à ce moment-là, c’est trop fort et puissant, puissant. Mais pour pépé [Raymond] aussi. 

        Je leur ai dit, ce sera une fille. Ça se voyait. Faut dire que l’échographie était de trois mois, parce qu’ils avaient pas voulu me le dire avant. Bon, trois mois après, ils nous annonceront que c’est une petite fille. C’est mon rêve, depuis toujours, une fille. Quand j’étais enceinte des enfants, je voulais une fille. 

        Jérôme est super content que ce soit une fille. Magalie la mère, aurait préféré un garçon. Mais c’est une petite fille. 

        Quand j’avais appris l’homosexualité de Jérôme, ça avait été difficile parce que je me suis dit, je ne serai jamais mamie. C’est pour ça que ça a été merveilleux. Pour nous c’est un cadeau, un énorme cadeau du ciel. C’est pas un petit cadeau, hé le truc. 

        Je suis fière, je vais être mamie. Vous ne pouvez pas imaginer la fierté que je suis de devenir mamie. 

        Quand elle nait, c’est le jour du vide-grenier dans le village et c’est Raymond qui prend le téléphone le premier. On sait qu’elle va naitre dans cette période-là du vingt-neuf avril, mais bon, Raymond me dit : « Ça y est, elle est arrivée. ». Pauvre, le vide-grenier, c’est vite fini. Je pense plus au vide-grenier. On part de suite, hein pour la clinique Ambroise Paré à Toulouse. Elle est dans une grande chambre. Bien sûr, il y aussi sa mère et son père et tout le monde bien sûr… 

        Sa naissance, elle me fait rajeunir de dix ans.

        2020

        Maintenant que je suis mamie, je suis comblée au centuple. Cette gosse, elle m’a rendue heureuse. Je le dis franchement, Jérôme m’a rendu le bonheur. Je sais que ma petite fille elle est là et c’est pour cela que je ne veux pas avoir de conflit avec sa mère. Parce que je considère que grâce à Magalie, je suis mamie. Bien sûr Jérôme a fait ce qu’il fallait. Je ne sais pas comment ils se sont débrouillés, cela ne me regarde pas, c’est pas mon problème à moi. Ils ont eu un bébé et ce bébé et il a même le grain de beauté que moi j’ai. Elle a le même grain de beauté que mamie et elle ressemble tellement à Raymond quand il était petit. 

        Pour moi c’est que du bonheur. C’est que de la joie. Je vis pour cette petite et je veux vieillir veille rien que pour cette petite. Elle se rappellera de sa mamie. Elle me le rend au centuple. Elle est mignonne. 

        Pour Raymond aussi ça lui change la vie. Il dit que c’est la suite, la descendance. Les biens terrestres pour nous c’est pas important. Ce qui est important pour nous, c’est l’amour. L’amour qu’elle nous apporte, celui qu’on reçoit d’elle et ce qu’on peut lui apporter nous.

        Quand je joue avec elle, je me mets à sa disposition. Quand je joue à la poupée avec ma petite fille, je me dis si j’avais eu la chance de jouer à la poupée. Mais je n’avais pas ce droit. 

        La robe que m’avait achetée mon père et que ma grand-mère m’a déchirée et bien, j’ai acheté, la même petite robe bleue à pois à ma Cléo.

        C’est une fille, jusqu’au bout des ongles. Elle adore se regarder dans les miroirs. Chez elle, il n’y a pas de miroir alors ici elle passe des heures à se regarder dans les glaces. Elle a mis du vernis bleu. J’ai acheté du produit pour l’enlever. Sa mère n’aime pas qu’elle ait du vernis. Sa mère va attraper une attaque si elle la voit avec le vernis bleu, c’est pas la peine. 

        Je joue beaucoup avec elle. On joue au Mille Bornes, au Labyrinthe et au Cluedo. Elle fait des défilés de mode avec les Barbies. Ça, c’est un rituel et pépé fait président du jury. 

        On joue à la maitresse et elle me fait la classe sur le triangle-rectangle. Je ne crois pas l’avoir appris. L’autre jour, ils en parlaient à la télé du triangle-rectangle pendant le confinement pour faire des cours aux gosses. Mais je me dis : « Bon Dieu, Seigneur, je ne peux pas le dire à ma petite fille, ça, que je ne connais pas ». Mais peut-être dans quelques années si le Bon Dieu me prête vie, je pourrais lui raconter ce genre de petits détails. Elle me dit : « Mais mamie, si tu ne connais pas le triangle rectangle, ce n’est pas possible hein. Mamie, je vais te refaire la leçon. ». Alors moi avec un cahier, je refais le triangle rectangle. Ça vaut quand même son pesant d’or. Là-dessus sa mère l’appelle pendant que l’on joue et elle lui demande « Qu’est-ce que tu fais Cléo ? » Cléo répond : « Je fais l’école à Mamie parce qu’elle ne connaît pas le triangle rectangle. ». Cléo, elle s’en rappellera de ça. 

        Je veux qu’elle se rappelle de ces moments-là, des moments où j’arrête tout pour elle. Elle dit : « Quand je vais chez mamie, hé bien, mamie, elle me fait une assiette de crudité rien que pour moi. », et bien, je veux qu’elle se rappelle ça. C’est pas grand-chose mais je veux qu’elle s’en rappelle. 

        Raymond et Michelle Gerona 2020

        Je lui donne pas de sous ou des cadeaux mais je lui fais des bisous en pagaille. Elle vient, elle me fait un bisou, comme ça, smack et ça repart à fond. Mais; c’est merveilleux ça. Ces moments-là, je veux pas les perdre et j’ai l’impression de perdre du temps quand je la vois pas. Mais, on est des grands-parents gâtés, on la voit au moins tous les quinze jours. 

        Je pense qu’elle est heureuse. Ça fait cinquante-deux ans et demi que je vis avec Raymond. Je veux vivre vieille, très vieille, au moins jusqu‘à quatre-vingt-six ans, mais avec ma tête quand même. Cléo, elle a huit ans, elle en aura dix-huit quand j’aurais quatre-vingt-six ans. Ensuite elle se rappellera de sa grand-mère. Je ne veux pas qu’elle porte des casseroles parce que quand tu as porté des casseroles toute ta vie, après si tu les reproduis ces casseroles-là, c’est de la merde. 

        Hé, c’est la vérité ce que je dis ! Moi je fais très attention de ne pas reproduire. Parce que pour ma petite fille, je ne veux pas reproduire les souffrances. Mais c’est très difficile de ne pas reproduire.


        Chapitre 13 : Qui porte bonheur

        Une fois le livre bien avancé et le témoignage de Michelle entièrement enregistré, nous lui demandons, si elle souhaite que nous fassions des recherches approfondies sur ce qu’est devenue sa mère. A ce stade elle ne sait rien pas même si elle encore en vie. Elle accepte avec une pointe d’enthousiasme. 

        Caroline coiffe sa casquette de Sherlock Holmes avec les caches oreilles attachés sur le sommet du crâne par un nœud rose et moi mon triste chapeau rond de Watson et nous voilà repartis en chasse d’information.

        Dans la mairie où Lucette est née, à Sainte-Croix-du-Mont [nom de commune modifié pour assurer la protection de nos sources], un employé de mairie scrupuleux à l'extrême, a noté sur l’acte de naissance de Lucette, tout au long de la vie de celle-ci, les éléments d’état-civil dont il sera tenu au courant. Comment était-il au courant ? Sans doute par la demande de l’extrait d’acte de naissance justement, qui lui est faite et qui a pour but de permettre à Lucette de se marier, de divorcer et d’être déclarée décédée. Par la lecture au téléphone de ce document, nous apprenons que Lucette est morte en 1992 à Dax. La douce voix de Caroline et les dates suffisamment éloignées, même si malgré tout nous sommes encore en deçà des délais légaux, nous permettent d’obtenir une copie électronique du document annoté des différents mariages avec forces détails. Nous apprenons ainsi qu’elle s’est mariée avec M. Etchegarray Jésus à Bayonne avant de divorcer et de se remarier une dernière fois. 

        Par ailleurs, nous avons bien noté que Michelle se souvient d’un hypothétique frère. Son grand-père lui a parlé durant sa visite à Dax, d’un frère : « Joël ». Nous avons déjà sans succès, cherché un Joël Saint Martin. Mais nous avons maintenant un nouveau nom de famille : Etchegarray.

        Nous reconstruisons l’identité possible. Avec le souvenir du prénom donné il y a 60 ans et le document de l’état civil sur lequel le « mariage Etchegarray » a été griffonné par l ‘employé de mairie obsessionnel, nous obtenons : Joël Etchegarray. 


        Existe-t-il ? Michelle a-t-elle un frère ?

        Nous recherchons dans les pages jaunes, sur Internet et sur les réseaux sociaux cet hypothétique Joël Etchegarray. Nous en trouvons un. 

        Nous tentons de prendre contact par téléphone avec lui pour la première fois, le 11 août 2020 à 11 heures. C’est sa femme qui nous répond. Elle nous annonce que nous faisons erreur : Son mari est l’ainé de la fratrie mais sa mère s’appelait bien Lucette. 

        Dans les deux jours qui suivent d’abord par un message et ensuite à travers une autre courte conversation, nous lui expliquons la situation, il découvre là qu’il a une sœur ainée. 

        Le 14 août 2020 à 18 heures, il nous recontacte par téléphone. C’est ce témoignage que nous vous rapportons ici :

        « Votre coup de téléphone de l’autre jour, ça a été une bombe. Apprendre que j’ai une sœur aînée… Enfin, vous vouliez que je vous parle de Lucette Saint Martin? 

        Lucette Saint Martin, ma mère, c’était quelqu’un qui était très soupe au lait avec des réactions bizarres, instables. 

        Je ne sais pas où elle est avant ma naissance ni ce qu’elle fait entre l’année de naissance de notre “nouvelle sœur” et la mienne, entre 1944 et 1948, je ne sais pas. 

        Je me suis trouvé, né en 1948, dans la même situation que Michelle. Elle ne m’a pas entièrement abandonné mais c’était comme si c’était fait... Enfin, elle a pu me dire aussi ce qu’elle voulait, je ne sais pas si c’est vrai. Lucette Saint Martin se trouve à ce moment-là dans une école de coiffure elle a sympathisé avec une jeune femme qui habitait Bayonne. Cette dame de Bayonne parle de la situation de Lucette (elle est seule avec un enfant) à ses parents, c’est eux qui me récupèrent avant qu’elle ne parte je ne sais pas où. Je reste donc seul avec ces gens à Bayonne.

        Mais ensuite, je pense qu’elle a des remords, on pleure bien un animal … en laissant son enfant aussi on doit avoir des regrets. Donc ensuite elle me récupère un certain temps après que ces gens se soient occupés de moi. Ensuite, c‘est mon grand-père maternel André Saint Martin, donc son père qui m’a élevé. 

        Mon grand-père André, ce n’’est pas quelqu’un à trop s’épancher. Même petit, je ne suis jamais sur ses genoux et je n’ai jamais cinquante bisous en suivant comme je les ferais aux nôtres de petits enfants. Le grand-père André, il est dur. J’ai des souvenirs d’aller à la pêche avec lui, mais il ne joue pas avec moi. Il est dur. Mon grand-père se remarie ensuite avec une dame qui est institutrice. Elle s’appelle Alice. Elle est de la même ville que Monsieur Georges Pompidou, le président de la république. C’est à dire du côté de … je ne sais pas où exactement [il rit]. En tant qu’enfant on ne pose pas de question. Quand je vis chez mon grand-père qui habite Dax, on s’assoit à table et on ne parle pas. Enfin, moi, l’enfant que je suis ne parle pas parce que lui, ne le permet pas. S’il pose une question, on répond à la question et c’est tout. 

        Moi, je suis donc élevé un peu chez mon grand-père André Saint Martin à Dax, un peu chez ses gens de Bayonne dont le père de famille était devenu mon parrain, puis cela a été les pensions chez les curés et je me suis retrouvé aussi dans un orphelinat, etc. 

        Au niveau des enfants, je vous présente la situation. D'abord il y a ma sœur ainée, Michelle, que je viens de découvrir, ensuite j’arrive, je nais en 1948. Et après moi il y aura encore trois enfants. Moi, je ne connais pas mon père, je ne sais pas qui c’est et elle ne nous le dira jamais, ni à moi ni à personne. 

        Après ma naissance, ma mère se marie avec M. Jésus Etchegarray, qui est le frère de la dame de Bayonne, lequel me reconnait et du coup je porte son nom, parce que reconnu à l’état civil. Ensuite elle se séparera de Monsieur Etchegarray, pour se mettre avec un ancien militaire qui est malade des poumons et avec lequel elle a un enfant alors qu’elle n’est pas encore divorcée de Monsieur Etchegarray. Ce pauvre diable travaille alors à la construction de tunnels et barrages hydroélectriques. Il est souvent absent. Donc ce cinquième enfant, un garçon, s'appelle aussi Etchegarray. 

        Elle épouse ensuite le militaire, qui est le père génétique de son dernier enfant. 

        De Monsieur Etchegarray qui est décédé aujourd’hui, génétiquement, il y a deux enfants dont un frère, toujours vivant, né en 1950 et une sœur qui était née en 1952 et qui est décédée cela fera deux ans le 28 août. 

        Je vous raconte un souvenir d’enfance avec ma mère Lucette Saint Martin. J’ai dû faire une connerie, je suis un gamin de dix, douze ans. Je prends une rouste. On est dans la cuisine. Bon, et bien ça ne suffit pas. Elle jette un couteau sur moi qui vient se planter juste au-dessus de ma tête dans la porte. Elle ne me rate que parce que moi, je me suis écroulé au sol pour me protéger de la rouste. Eh bien, le couteau qui vient se planter dans la porte au-dessus de sa tête, on ne l’oublie pas, on ne peut pas l’oublier. 

        Tenez une autre anecdote qui la représente bien. Je viens juste de me marier. Je suis avec ma femme et un soir on reçoit un coup de téléphone. C’est ma jeune sœur qui est à vingt-cinq km de la maison. Notre mère l’amène en voiture chez son père biologique M. Etchegarray, lequel père habite alors à trente km au-dessus de Pau. Ma mère s’engueule avec sa fille dans la voiture, elle s’arrête sur le bord de la nationale et elle la largue. Ma sœur a entre douze et quatorze ans. Ma mère largue sa fille sur le bord de la route, sans aucun regret car elle ne fait pas marche arrière, elle est déjà chez elle à notre retour, il y a pour moi encore une fois une forme d'abandon, certes temporaire, mais abandon quand même de son enfant. Est-ce que c’est raisonnable ça ? Ça ne l’est pas. 

        Comme tous les gens violents ou plus ou moins impulsif, il y a des fois elle est très gentille, gentille comme on devrait l’être tous, quoi. Cela vous permet de situer le personnage. A côté de ça des colères et à côté de ça de la gentillesse. Lucette est gentille …

        Mais pour un rien elle se fâche. Elle réussit à se fâcher avec les gens qui m'ont recueilli, les parents de son amie de l’école de coiffure de Bayonne. Normalement, il y a des amitiés qui se créent avec des gens qui vous rendent ce genre de service et bien elle réussit à se fâcher avec eux ! Et pourquoi ? On ne sait pas! 

        Si bien que le jour de notre mariage en 1969, Lucette Saint Martin dit : « S’il y a Bayonne, moi, je ne viendrai pas! ». Et elle dit ça au dernier moment. Alors que bien évidemment, ils sont invités. C’est des scandales sans arrêt… 

        Je ne saurai pour l’école de coiffure de Bordeaux et que j’ai été en famille d'accueil ma première année, qu’à partir de mes dix-huit, dix-neuf ans. Mais, pas par elle. Elle en parlera à sa belle-fille, à ma femme, c’est elle qui me le répétera. A moi, elle ne me dira jamais rien. 

        Joël Etchegarray et sa mère Lucette Saint Martin au mariage de Joël

        Jusqu’à mes dix-huit, dix-neuf ans, pour moi, M. Etchegarray est mon père et c’est faux, il ne l’est pas.

        Au mariage de mon dernier frère, elle quitte le repas. Elle pique un scandale en milieu du repas parce que la famille de ma belle-sœur, sachant qu’elle fait des histoires et qu’elle démarre vite, nous a mis à la table de la famille de la mariée. Eh bien, elle le prend mal. Elle fout le bazar au repas, évidemment, nous n’étions pas nombreux, ce n’était pas un grand mariage … Mais, elle fout le camp et elle rentre en stop jusqu'à Dax, quoi.

        Quelqu’un de très impulsif et pour pas grand-chose mettre le bazar. Évidemment qu’il y a des bons moments, mais il y en a des très mauvais, parce qu’elle est violente. 

        A la fin, Je ne verrai plus ma mère. Une fois marié, nous couperons les ponts. Parce que c’est toujours des heurts, des histoires, des problèmes. Je ne la verrai plus à partir des années 1973, 1974. Ma mère décédera en 1992. Mon fils, elle ne le verra qu’une seule fois. 

        Voilà dans quoi je grandis. 

        Tout ce que je sais c’est que quand elle se retrouve enceinte de moi, en 1948, son père André Saint Martin la met dehors. 

        Mais avec ce que j’ai appris, il y a deux jours, je me pose la question : Ne l’avait-il pas déjà fait avant, c’est à dire en 1944 ou après ? Je ne sais pas. Pour moi, là c’est un trou noir. Je n’ai aucune réponse, aucune connaissance. Elle ne m’a jamais parlé de l’épisode à Nérac et mon grand-père non plus. Je ne savais pas bien sûr que mon grand-père avait reçu sa première petite fille à Dax pendant qu’elle était en colonie de vacances. Ni Alice, la femme de mon grand-père que l’on appelait tatie, ni même mon grand-père ne m’a dit que j’avais une sœur aînée. C'était un secret à l’ancienne, quoi, un secret de famille qui ne doit pas sortir. 

        On ne parlait pas à cette époque. La dure époque, la difficile époque. Personne ne parlait, personne, personne.

        Je ne sais pas comment était ma mère à 18 ans, mais est ce qu’il n’y a pas eu un point de départ à la naissance de la petite, je dis la petite pour dire sa fille aînée, sa première, Michelle. Parce que, 18 ans … Est-ce que ça n’a pas été un choc pour elle ? Je pense que ça a été un choc pour elle avec la pression de son père à elle. Dans cette affaire, il y a des tas de choses qui se rejoignent, disons histoire plutôt qu’affaire. Ma grand-mère, Françoise Saint Martin, donc la mère de Lucette Saint Martin, est décédée alors qu’elle était très jeune d’un cancer, je crois et ma mère, elle a aussi, elle, été élevée par sa grand-mère maternelle qui a été très méchante avec elle. C’est une des rares choses qu'elle a raconté sur son enfance. On retrouve là ce que subit ma demi-sœur, Michelle. Est-ce que là-dedans, il ne pourrait pas y avoir un point de départ ? Comme notre mère, Michelle a été placée chez sa grand-mère paternelle. Est-ce qu’il n’y a pas un traumatisme pour ma mère à cette époque-là ? Mais Dix-huit ans c’est très jeune. Comment a-t-elle réagi ou comment l’a-t-on fait réagir ? Sans chercher à la défendre. 

        Mais il y tant de similitudes entre Michelle et moi. Elle a été élevée chez les bonnes sœurs et moi à Saint-Jean-Pied-de-Port au collège Mayorga chez des prêtres et ensuite j’ai été mis à l'orphelinat des enfants d’Auteuil où je suis resté plusieurs années. 

        Je vois que ma sœur a suivi un peu avant moi le même chemin, quoi. Les personnes sont différentes et les situations analogues. Je ne dis pas demi-sœur parce que nous sommes déjà des demis, sans mère ou sans père, pas la peine de faire suivre pour situer qui est qui, car ce sera toujours ma sœur et c’est pareil pour mon frère. Mais, Il y a tant de similitudes entre Michelle et moi, l'abandon, les curées et les bonnes sœurs, elle ne connait pas sa mère et moi c’est mon père …

        J’ai de la peine pour elle, je pense beaucoup à Michelle. C’est moi en féminin. A elle, il lui manque un bout, à moi, il en manque un autre. 

        J’’ai maintenant deux sœurs. Une née en Juillet 1952, qui ne connaitra pas Michelle car elle est décédée en août 2018 et une, née pour moi le 11 août 2020, déjà grande et qui peut être attendait son jeune frère depuis sa visite chez notre grand père André Saint Martin à Dax, il y a cinquante-sept ou cinquante-huit ans.

        Si l’on met le père et la mère à droite et à gauche, moi, je fais que tourner en rond. Parce que la lignée, elle s'arrête à un moment et on tourne, hein. Bon, j’espère tourner quand même dans le sens des aiguilles d’une montre et puis voilà, quoi. ».

        [Après un échange de photographie, le lundi 17 août 2020 à 9h30 Michelle a téléphoné à Joël. Ils ont pleuré tous les deux et ont décidé de se rencontrer le plus vite possible ... Ce sera le vendredi suivant.]

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        Joël Etchegarray et sa sœur Michelle Gerona se rencontrent pour la première fois le 21 août 2020

        Un mois plus tard, Michelle rencontre son jeune frère Gérard.

        La fratrie : Joël, Gérard et Michelle sont enfin réunis le 24 septembre 2020

        Epilogue - La grand-mère de Michelle, Michelle et sa grand-mère, Michelle est sa grand-mère.

        Tout au long du récit nous (les lecteurs, les auteurs et peut-être même les protagonistes) cherchons à comprendre : qui est cette grand-mère ? Car répondre à cette question ce serait un peu faire lumière sur une autre question qui nous anime presque mystérieusement : qui est Michelle ? Ou plutôt, comment Michelle a pu devenir Michelle ? Comment cet être a appris à aimer là où on tape et à vivre là où on meurt ?

        Si d’aventure nous nous trouvons si saisis par une telle interrogation, c’est bien parce qu’au-delà de l’allure improbable de cette transformation, nous devinons une transmission. Un héritage fait de secrets et défait des faits. Nous devinons une histoire commune, un mythe fondateur. Un conte qui ne s’inscrit pas dans la tradition orale des conteurs, mais dans leur chair et leur vécu. Ce conte est fait d’une narration cryptée dont les effets semblent rester sans causes, comme un roman policier inextricable. La seule trace manifeste auquel la pensée peut tenter de se raccrocher, tel l’inspecteur qui tente de faire le lien entre les preuves pour avancer son enquête, est le vécu de Michelle. Et, là où d’ordinaire le symptôme vient faire question, Michelle écrit une tragédie, dont le sens, si énigmatique soit-il, procède de sa propre cohérence.

        Alors qui est cette grand-mère ? Ou plutôt, en enfilant notre pardessus d’enquêteur de la psyché, qui est cette grand-mère pour Michelle, dans Michelle ?

        Mère-tape-dur inscrit son empreinte du revers de sa main, dessinant le portrait d’une ainée dont la seule qualité relationnelle se résume à sa présence, mauvaise, mais constante, redoutablement constante. Une présence qui exige la présence de l’autre, au point de leur refuser la mort : « J’ai vingt et un jour quand Marie Louise Pantero, ma grand-mère, me donne une potion (…) et je suis là ! ».

        Et c’est effectivement la mort qui seule pourra œuvrer à inaugurer ce travail de séparation. Il faudra que Michelle la frôle pour enfin se libérer à l’occasion d’une grave péritonite, que d’ailleurs sa grand-mère ne pourra pas voir. Ainsi, le corps guérit, puis la psyché travaille : « Et ma grand-mère, elle ne viendra jamais me voir à l’hôpital. (…) Je pense qu’elle ne m’aime pas. (…) Elle ne m’aime pas. ». Une séparation c’est une question : qui sommes-nous alors ? Une jeune femme, oui, qui a ses règles d’ailleurs. Mais quoi d’autre ? Nous serions tentés hâtivement de penser qu’il lui reste bien peu de chose de ce parcours. De cette grand-mère qui offre une dyade exclusive et maltraitante jusqu’à la mort, voire sans la mort, il ne doit rien pouvoir sortir de bon. Et pourtant, il semble qu’en regardant à travers les négatifs de ce cliché, nous pouvons distinguer une autre version de Marie Louise, une version que Michelle a créée, a jouée, voire même incarnée.

        Michelle a un modèle et une question : « pourquoi ? » animée d’une colère qui ne se satisfait pas de l’alcool comme alibi. Elle fait naître de cette grand-mère un « contre » qui ne trouve de grâce à ses yeux pour aucun des comportements et qui, en lieu et place d’un parent insatisfait, devient un parent insatiable, que l’on se tâchera de ne pas être. Au lieu de prendre, l’on doit donner. Au lieu de taper, l’on doit aimer. Au lieu d’affamer, l’on doit nourrir. Elle nous le dit, elle tient la maison, fait la cuisine, pour tout le monde : elle reprend l’utile de cette grand-mère et se venge, en utilisant le savoir-faire de ce « travail » qui lui a été imposé, pour donner de l’affection au lieu de l’utiliser comme la coercition qu’elle a reçu à travers lui.

        Ainsi, Michelle nous propose d’être ce qu’elle aurait dû avoir, de porter ce qu’il aurait dû lui être apporté. Elle donne sens à ce qu’elle a hérité de cette grand-mère et ce faisant, s’identifie à elle, pour n’être pas comme elle. Elle intègre ce mauvais objet et retourne ses maléfices en bénéfices. Elle s’offre une chance de différentiation, créant son identité non pas ex nihilo, mais sur les fondements de cette Mère-Tape-Dur comme un happy end nécessite un élément perturbateur pour advenir. S’il ce Conte n’est pas un Disney, elle se marie bien en blanc, comme sa grand-mère avait prophétiquement annoncé qu’elle ne ferait pas et elle aime comme sa grand-mère ne le faisait pas : dans la vie et non la mort.

        Bien sûr, Michelle questionne encore : pourquoi ? Elle a voulu pardonner cette grand-mère, elle a voulu lui trouver des excuses, elle a voulu l'aimer et se faire aimer. Maintenant, peut-être qu'elle doit la racheter, faire avec les outils de cette grand-mère une autre trajectoire que cette dernière, pour peut-être, pouvoir la pardonner, se pardonner et l'aimer quand même. Cette grand-mère, décède à quatre-vingt-sept ans, Michelle nous le répète. Elle, elle se donne « au moins jusqu’à quatre-vingt-six ». 

        Jean Belbeze  

        Remercîments

        Nous remercions Monsieur Chantre et sa fille, Mathias Harchando, David Isidore, Geneviève Letellier, Valérie Chataignier, Jean-Pierre Koscielniak, Pascal De Toffoli, Marie Llosa, les services des archives de la Haute-Garonne, du Lot et du Lot et Garonne, l’ONAC, les archives de la résistance de Vincennes, et les employés de la mairie de « Sainte Croix du mont » et tous ceux qui nous ont accompagnés dans cette aventure.

        Ce témoignage est le reflet d’une époque, celle que les économistes nomment avec des trémolos dans la voix : Les trente glorieuses. De 1946 à 1975 ce sont les années de la croissance, du plein emploi … et du bonheur économique. Statistiquement et économiquement, c’est sans doute vrai. Mais, Arthur Koestler nous l’a dit : « les statistiques ne saignent pas ». Notre témoin qui raconte cette période lui, oui. Il nous permet de comprendre ce qu’a été la France d’après-guerre pour certains enfants maltraités.

        La résilience de l’enfant témoin qui se raconte ici est si incroyable que les rapporteurs ont pris la liberté de s’interroger tout haut sur ce phénomène. Ils accompagneront de leur réflexion naïve le lecteur en utilisant trois axes principaux. Le premier est celui de la théorie de l’attachement née du travail du psychiatre John Bowlby. Ensuite, ils s'interrogeront sur les mécanismes de la fiction familiale en prenant appui sur les recherches philosophiques de Clément Rosset. Leur dernier axe sera celui de la résilience. C’est ici les travaux du neuropsychiatre Boris Cyrulnik, qui les guideront.

        Ce livre est donc l’histoire incroyable de Michelle, retranscrite telle qu’elle nous l’a confiée, avec ses mots. D’enfant battue pendant des années, elle est devenue une femme heureuse. Michelle, nous dira comment et les rapporteurs eux, essayeront de vous dire ce qu’ils en ont compris.

        Les noms des personnes et de certains lieux ont été volontairement anonymés. 

        • Est-ce que le secret du bonheur est dans ce livre ? 

        • Bien-sûr, pour ça pas besoin de l’acheter ni même de le lire, c’est écrit sur la couverture :

        • « Le Sens de la tragédie”. 

        Publié en Juin 2021