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lundi 25 mai 2020

[13 juin 2020] La tristesse est-elle un péché ou une maladie ?

Le sujet est proposé par R.A. La tristesse c'est quoi ? Est ce que la tristesse est si triste que cela ?


«Pourquoi tous ceux qui furent exceptionnels en philosophie, en politique, en poésie ou dans les arts étaient-ils de toute évidence mélancoliques"»  Aristote

Tristesse : Tristesse désigne un état naturel ou accidentel de chagrin, de mélancolie ; état d'une personne qui est triste, qui est affligée, déprimée moralement.

Elle est contagieuse, impossible à supporter par l'autre et douloureuse pour celui qui la ressent.  Qui est-elle cette Maladie?

"Sur ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse." Ainsi commence "Bonjour tristesse" de Françoise Sagan.

Parler de tristesse est bien difficile dans ce siècle qui est remplit de nos dépressions. Nous voulons donc d'abord en fixé les limites. La tristesse dont nous parlons ici n'est pas la dépression. Elle en diffère par le fait qu'elle est un sentiment  qui peut se transcender et donner lieu à l'action. Action créatrice et artistique bien sûr comme le blues ou le spleen, mais aussi à l'action dure en étant les prémisses de la colère.  Contrairement  à la dépression qui est accompagnée d'une faible estime de soi et d'une perte de plaisir ou d'intérêt dans les activités que l'on apprécies, la tristesse va nous amener à de grandes émotions. Mais ces émotions sont tournées vers soi. "Il pleut dans mon cœur comme il pleut sur la ville" écrivait Paul Verlaine, Mais il écrivait. 

La tristesse est comme un filtre noir qui recouvre tout. L'espoir est là, mais il tarde tant à venir. Le temps est long si long. Le temps est bien au centre de ce sentiment. Dans l'histoire de la tristesse on retrouve dés le moyen age un péché capital que l'on nomme : l'acédie. Est-il notre tristesse?

Artur Schnabel: Douce Tristesse - Rêverie (1898), Helen Schnabel au Piano


Le frisson est parti    Le frisson est parti    Le frisson est parti bébé
Le frisson est parti    Tu sais que tu m'as fait du mal bébé    Et tu seras désolé un jour
Le frisson est parti    C'est parti de moi    Le frisson est parti bébé    Le frisson est parti de moi
Bien que je vive toujours    Mais si seul je serai    Le frisson est parti    C'est parti pour de bon
Le frisson est parti bébé    C'est parti pour de bon    Un jour je sais que je serai ouvert bébé armé
Tout comme je…

"Alors que la mélancolie était liée chez les Grecs à une notion physiologique, ce n'est pas le cas de l'acédie." Le terme originel qui renvoie à un manque de soin pour les défunts, c'est-à-dire une caractéristique essentielle de déshumanisation, s'étend avec les Pères du désert à un manque de soin à l'égard de sa propre vie spirituelle. Cette maladie des ermites, surnommée le « démon de midi » car liée à la période de la journée où le temps semble sans fin pour ceux qui vivent dans le désert, est définie comme « l'atonie », le manque de tonus de l'âme par Évrague, rapporte le P. Jean-Charles Nault, abbé de l'abbaye bénédictine de Saint-Wandrille.
"Si douce est la tristesse de nos adieux que je te dirais bonne nuit jusqu'à ce qu'il soit jour."
Romeo et Juliette - William Shakespeare

Au xiiie siècle, Thomas d'Aquin réintègre l'acédie dans la liste des sept péchés capitaux dont vont découler tous les autres. le site famille chrétienne nous informe : "C'est à la Renaissance qu'elle disparaît du septénaire des péchés capitaux, au profit de la paresse. Cet enlèvement est l'une des désinformations les plus réussies des derniers siècles. Même le récent Catéchisme de l'Eglise catholique en pâtit, qui présente comme ultime péché capital : «la paresse ou acédie». Il est urgent de distinguer les deux. La seconde est, de loin, plus grave que la première."

Le Personnage de TRISTESSE dans Vice Versa


Mais ce n'est pas de l'acédie dont nous allons parler.  La tristesse n'est pas le manque de soin. Verlaine n'a t il pas soigné ses vers. En parlant du Blues, William Christopher Handy qui deviendra musicien de ce style nous rends compte de sa rencontre avec cette musique: « ...un homme noir tout maigre, [qui] avait commencé à jouer de la guitare près de moi alors que je dormais. Ses vêtements étaient des chiffons. Son visage portait la tristesse des âges. Pendant qu'il jouait, il a appuyé un couteau sur les cordes de la guitare. … L'effet était inoubliable. [C'était] la musique la plus étrange que j'avais jamais entendue. »
Ce musicien n'est-il pas appliqué, concerné par sa musique.

Christophe Miossec
"La tristesse, pour moi, est liée à la musique. C’est le blues et elle m’alimente. Ma tristesse est mon carburant premier. Quand j’écris, je la contemple de loin. Je la raconte et c’est assez jubilatoire. En revanche, sur scène, quand je chante, que les mots tristes sortent de ma bouche, parfois cette mélancolie me revient dans la gueule. »

La Douce Mélancolie est un tableau néo-classique, peint par Joseph-Marie Vien en 1756.

La tristesse est-elle la mélancolie des Grecs? Si de nos jours la mélancolie signifie encore, notamment par l'usage fait en psychanalyse, "dépression profonde", il n'en est pas de même pour Hippocrate. Mais la mélancolie d’Hippocrate n'est pas non plus décrite comme productrice. 
Alors il nous reste le spleen. Mais la définition est bien mal adapté : 
définition : Spleen est un anglicisme qui désigne l'ennui de toutes choses, une mélancolie profonde, voire un certain dégoût de la vie.
Non, la tristesse n'est pas le dégoût de la vie puisqu'on peut la rechercher pour produire, pour ressentir et donc pour vivre. Cependant Charles Baudelaire nous en dit cela : 
Je suis comme le roi d’un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très-vieux,
Qui de ses précepteurs méprisant les courbettes,
S’ennuie avec ses chiens comme avec d’autres bêtes.
Rien ne peut l’égayer, ni gibier, ni faucon,
Ni son peuple mourant en face du balcon.
Du bouffon favori la grotesque ballade
Ne distrait plus le front de ce cruel malade ;
Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,
Et les dames d’atour, pour qui tout prince est beau,

Ne savent plus trouver d’impudique toilette
Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
Le savant qui lui fait de l’or n’a jamais pu
De son être extirper l’élément corrompu,
Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
Il n’a pas réchauffé ce cadavre hébété
Où coule au lieu de sang l’eau verte du Léthé.
Charles Baudelaire

Alors est-cela être triste ? Est ce être le roi d'un pays pluvieux ? Riche mais impuissant. C'est bien possible. Une phrase trouvé sur Wikipédia dans la page du spleen nous parle : "Psychotique? Non. Tragique et sensible à en mourir? Oui." . Le tragique est en philosophie celui qui voit la réalité telle qu'elle est. Entre optimiste et pessimiste le tragique cherche la voie de l'équilibre. C'est bien possible que ce soit cela la tristesse. Ce serait donc bien un péché, une faute puisqu'elle n'est pas une maladie ?  On y trouve une sorte de richesse impuissante qui peut nous ravir. Le triste fait alors payer son plaisir du déplaisir aux autres. Le triste est un égoïste qui ne pense qu'à son déplaisir ?
Adieu tristesse Bonjour tristesse 
Eluard

Tu n'es pas tout à fait la misère 
Car les lèvres les plus pauvres 
te dénoncent Par un sourire.
Paul Eluard
Mais le triste est-il un sur de na pas être un Psychotique? La tristesse est-elle soignable par des médicaments. Si on peut la soigner c'est que c'est une maladie : "La maladie est une altération des fonctions ou de la santé d'un organisme vivant. On parle aussi bien de la maladie, se référant à l'ensemble des altérations de santé, que d'une maladie, qui désigne alors une entité particulière caractérisée par des causes, des symptômes, une évolution et des possibilités thérapeutiques propres."

Spinoza

"Lorsque nous rencontrons un corps qui ne convient pas avec le nôtre, tout se passe comme si la puissance de ce corps s'opposait au nôtre. Notre puissance d'agir c'est à dire notre conatus en est empêché. Nous éprouvons alors de la tristesse."
Spinoza

la tristesse évolue, se transmet, se soigne à grand coup de Prozac ou de vinothérapie. Elle à sans doute des causes, car tout n'est que résultant de causalité et une multitude de symptôme. 
Selon la psychothérapeute Catherine Aimelet-Périssol, auteure de Quand les crocodiles s’emmêlent (Pocket, “Évolution”, 2007) et de Mon corps le sait avec Sylvie Alexandre (Robert Laffont, 2008), "La tristesse intervient quand la peur et la colère n’ont pas « fonctionné ». Nous n’avons pas su fuir ni exploser, alors nous lâchons nos pleurs, en signe d’impuissance. À défaut d’éclats de voix, le repli sur soi. Le visage se durcit, la bouche se ferme. Comment en parler, alors ? Cela ne se fait pas. « Tu n’es plus un bébé ! » entendent les enfants au bord des larmes. À l’âge où il convient d’être « sociable », pleurer n’est plus acceptable : nous avons envie de réjouissance, de pensée positive ou, du moins, de matière à discuter, et la tristesse ne se prête pas à ce jeu. Elle est donc condamnée à se taire. Ou à se faire soigner, à coups d’antidépresseurs ou d’excitants."

Maladie ou péché capital ? 

Vous ne savez pas ce que c'est que le spleen, ou les vapeurs anglaises ; je ne le savais pas non plus.
Je le demandai à notre Écossais dans notre dernière promenade, et voici ce qu'il me répondit : —
Je sens depuis vingt ans un malaise général, plus ou moins fâcheux ; je n'ai jamais la tête libre.
Elle est quelquefois si lourde que c'est comme un poids qui vous tire en devant, et qui vous entraînerait d'une fenêtre dans la rue, ou au fond d'une rivière, si on était
sur le bord.
J'ai des idées noires, de la tristesse et de l'ennui ; je me trouve mal partout, je ne veux rien, je ne saurais vouloir, je cherche à m'amuser et à m'occuper, inutilement ; la
gaieté des autres m'afflige, je souffre à les entendre rire ou parler.
Connaissez-vous cette espèce de stupidité ou de mauvaise humeur qu'on éprouve en se réveillant après avoir trop dormi ?
Voilà mon état ordinaire, la vie m'est en dégoût ; les moindres variations dans l'atmosphère me sont comme des secousses violentes ; je ne saurais rester en place, il
faut que j'aille sans savoir où.
C'est comme cela que j'ai fait le tour du monde.
Je dors mal, je manque d'appétit, je ne saurais digérer, je ne suis bien que dans un coche.
Je suis tout au rebours des autres ; je me déplais à ce qu'ils aiment, j'aime ce qui leur déplaît ; il y a des jours où je hais la lumière, d'autres fois elle me
rassure, et si j'entrais subitement dans les ténèbres, je croirais tomber dans un gouffre.

Denis Diderot


Une émotion
 Agnès Spiquel - Nerval, la quête de l'étoile / Des Chimères à Aurélia

Kant : “L’émotion est le sentiment d’un plaisir ou d’un déplaisir actuel qui ne laisse pas le sujet parvenir à la réflexion. Dans l’émotion, l’esprit surpris par l’impression perd l’empire sur lui-même” (Anthropologie du point de vue pragmatique)

Sartre : “Une émotion est une transformation du monde”

Alain : L’émotion est un régime de mouvement qui s’établit dans le coeur sans la permission de la volonté, et qui change soudainement la couleur des pensées”.

Au début de son travail, Freud, à l’instar de ses maîtres organicistes, cherche une explication somatique à la mélancolie. Ainsi dans le manuscrit G qui daterait de 1895, comme dans l’article sur la névrose d’angoisse « Über die Berechtigung, von der Neurasthenie einen bestimmten Symptomencomplex als “Angstneurose” abzutrennen qui date de la même année, il essaie de clarifier l’étiologie de ces deux entités cliniques qui se présentent comme contraires l’une de l’autre. En effet si dans la névrose d’angoisse l’excitation sexuelle somatique se transforme périodiquement en un stimulus pour la vie psychique et produit un état psychique de tension libidinale exigeant une décharge psychique par une action « spécifique » ou « adéquate », dans la mélancolie, nous trouvons, au contraire, une absence d’excitation sexuelle somatique, un appauvrissement pulsionnel pouvant aller jusqu’à la frigidité qui entraîne une inhibition psychique accompagnée de douleur : « Nous n’avons aucune peine à imaginer que lorsqu’un groupe sexuel psychique subit une très forte perte d’excitation, une aspiration, pourrait-on dire, se réalise dans le psychisme et produit un effet de succion sur les quantités d’excitation voisines. [… ] Un appauvrissement en excitation et en réserves libres se produit d’une façon qui ressemble à quelque hémorragie interne et qui se manifeste au sein des autres pulsions et des autres fonctions. Ce processus d’aspiration provoque une inhibition et a les effets d’une blessure, analogue à la douleur.
...
la mélancolie qui est caractérisée par le conflit entre le moi et le surmoi ;

https://www.revue-interrogations.org/Introduction-a-la-definition : Les fluctuations de la définition de la mélancolie mettent en évidence la complexité de son analyse et de sa conceptualisation. La mélancolie se dérobe aux descriptions, elle ne se laisse pas aisément classifier dans des entités nosographiques [3]. C’est un fait caractéristique que Freud rappelle en introduction de l’analyse qu’il y consacre : « La mélancolie dont la définition conceptuelle est fluctuante, même dans la psychiatrie descriptive, survient sous des formes cliniques diverses dont le regroupement en une unité ne semble pas assuré, et parmi lesquelles quelques-unes font penser plutôt à des affections somatiques qu’à des affections psychogènes.  » (Freud, 2005b [1915]  ...« On ne peut pas clairement discerner ce qui a été perdu et on doit supposer d’autant plus que le malade lui-même ne peut pas le saisir consciemment. […] La mélancolie porte, en quelque sorte, sur une perte d’objet dérobée à la conscience. »

 « une diminution extraordinaire de son sentiment d’estime de soi, un immense appauvrissement du moi. Dans le deuil le monde est devenu pauvre et vide, dans la mélancolie c’est le moi lui-même. »


Atelier Philo - La tristesse - CiMF 2011

Article 

Livre

Mélancolie : Essai sur l'âme occidentale / Acte Sud


Vidéo
Dans notre société, tout est optimisation. Du temps, de l'argent, dans nos vies privées comme au boulot : tout cela est stressant. Afin d'éviter un surmenage, un burn-out, il est tout à fait sain d'être mélancolique, de prendre au sérieux ce sentiment de flottement. La mélancolie enrichit nos vies, c'est la thèse que défend la professeure de psychanalyse Benigna Gerisch. Moralité : osez plus de mélancolie !



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