Accéder au contenu principal

La pauvreté - 20 décembre 2025 - Noé - 10h30

 


Le titre "Sortir de la pauvreté?" possède une masse de présupposés. J'en suis bien conscient. Les plus évidents étant que l'on pourrait cesser d'être pauvre et que l'on désirerait cesser d'être pauvre, et j'en passe.  Alors pourquoi cette question ?
D’abord parce que la pauvreté est une réalité. En France, en 2015, 13 % des individus disposaient de moins de 1 015 € mensuels (somme correspondant au seuil de pauvreté relatif).

Je vous propose en premier lieu de réfléchir sur les définition des seuils de pauvreté financière. Il y a typiquement deux seuils de pauvreté. 

Définitions

  • Le  "Seuil de pauvreté monétaire relative" : Dans l’hexagone, le seuil de pauvreté est fixé par convention à 60% du niveau de vie médian de la population. Mesuré en 2019, il correspond à un revenu disponible de 1 102 euros par mois pour une personne seule et de 2 314 euros pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans.

source : https://www.inegalites.fr/A-quels-niveaux-se-situent-les-seuils-de-pauvrete-en-France

Il s'agit donc de parler d'inégalité

  • Le seuil de pauvreté monétaire absolue : Le seuil de pauvreté absolue se calcule en fonction d’un panier annuel de consommation minimale. Celui-ci se constitue des ressources essentielles qu’un adulte consomme en moyenne pendant un an. Il permet de déterminer le niveau de revenu global indispensable pour assurer un niveau de vie « tolérable » en tenant compte de la valeur des monnaies. Le seuil de pauvreté absolue, qui correspond au seuil international de pauvreté, est évalué en 2022 à 2,15 dollar par jour, selon la Banque Mondiale. En France, Il s'agit donc d'un indicateur de pauvreté absolue, qui correspond à l’exclusion de pratiques et de consommations de base. L'Insee fixe un seuil de pauvreté en conditions de vie lorsqu'au moins 5 facteurs de privations sur les 13 définis se cumulent. Les 13 facteurs se déclinent au niveau individuel pour les 6 premiers, et au niveau des ménages pour les 7 suivants  :
    • Facteurs individuels (6)
      • ne pas pouvoir s’acheter de vêtements neufs pour des raisons financières,
      • ne pas posséder deux paires de chaussures pour des raisons financières,
      • ne pas pouvoir se réunir avec des amis ou de la famille autour d’un verre ou d’un repas au moins une fois par mois pour des raisons financières,
      • ne pas pouvoir dépenser une petite somme pour soi-même sans avoir à consulter les autres membres du ménage,
      • ne pas pouvoir avoir une activité de loisirs régulière par manque de moyens financiers,
      • ne pas avoir accès à Internet pour un usage privé par manque de moyens financiers,
    • Facteurs du ménage (7)
      • avoir des arriérés de traites d’achats à crédit, loyers, emprunts ou factures d’eau / gaz / électricité / téléphone,
      • ne pas pouvoir faire face à des dépenses imprévues d’un montant d’environ 1 000 euros,
      • ne pas pouvoir maintenir le logement à bonne température pour des raisons financières,
      • ne pas pouvoir se payer une semaine de vacances dans l’année hors du domicile,
      • être dans l’incapacité de remplacer des meubles abîmés pour des raisons financières,
      • ne pas pouvoir manger de la viande, du poulet ou du poisson (ou équivalent végétarien) tous les deux jours pour des raisons financières,
      • ne pas pouvoir se payer une voiture personnelle

Interrogeons c'est deux définitions :

L’une repose sur une comparaison avec l’ensemble de la population : elle mesure l’écart.
L’autre concerne l’accès aux éléments nécessaires à la vie elle-même.

Il y aurait donc deux références pour juger de la pauvreté :

  • la pauvreté relative : être moins riche que les autres ;

  • la pauvreté absolue : ne pas avoir assez pour vivre physiologiquement.

Les autres pauvretés

Mais la pauvreté n'est pas que financière.  Dans mon pays toulousain, le pauvre ou le "Pôooovreeee" est celui qui ne peut pas faire, le mort qui ne peut plus faire "du tout" étant le pauvre absolu :  "Il est mort le pauvre !". 

On retrouve ici dans le fait de nommer le pauvre, cette double référence il ne peut pas faire ce que les autres peuvent faire en général : "Il est malade, le pauvre, il  ne peux plus sortir du lit" ou encore plus grave, il ne peut plus faire ce qu'il doit faire pour rester en vie : "Avec ses problèmes pulmonaires, le pauvre, il ne peut plus respirer".  Référence à ce que les autres font en général et à ce que doit faire un humain pour vivre. Cela rejoint la notion de nécessiteux, celui qui est dans la nécessité de faire ou d'obtenir et qui se heurte à des difficultés qui le maintiennent dans cet état au de là du temps typique de réaction. 

Et la misère

la misère est ce qui correspondrait au sentiment vécu par celui qui est dans une pauvreté absolue, un sentiment d’impuissance, où l’on peut se dire : « je ne vois plus comment m’en sortir ».

Conclusion provisoire

Il y aurait donc :

  • un sentiment de pauvreté, né de la comparaison avec les autres ;

  • un état de pauvreté absolue, défini par le manque crucial d’un pouvoir être, faire ou avoir.

La liste

Essayons ici de faire une liste des expressions qui  parle de misère, de "pauvre en" etc ....  jusye pour savoir ce que le langage à intégré comme des éléments possibles dont on peut manquer. 

Avec “misère” : Misère sexuelle, Misère affective; Misère sociale; Misère intellectuelle, Misère morale, Misère matérielle / économique, Misère physiologique (santé, alimentation),, misère relationnelle, misère symbolique ...

Avec “pauvre de” : Pauvre d’esprit, Pauvre de cœur / pauvre de sentiments, Pauvre de vocabulaire, Pauvre d’idées / d’imagination, Avec “pauvre en”, Pauvre en esprit / en intelligence, Pauvre en empathie / en humanité, Pauvre en amour / en affection, Pauvre en culture / en références, Pauvre en moyens / en ressources, Pauvreté spirituelle, pauvreté intellectuelle, pauvreté relationnelle

La pauvreté et la philosophie

Que peut faire la philosophie de la pauvreté ?  Pas grand chose, du moins en apparence.

Un état positif quand elle est matérielle:

La première chose c'est de souligner  les éléments positifs de cet état.

Diogène de Sinope

Il fuyait les objets : « La pauvreté est une vertu que vous pouvez vous enseigner vous-même. »

Et encore : « Ce n’est pas le manque d’argent qui fait le pauvre, mais l’insatiabilité. »

On se souvient de l’anecdote où il se débarrasse de son écuelle après avoir vu un enfant boire avec ses mains :

« Un jeune enfant m’a battu sur le chapitre de la frugalité. »

Nietzsche

Dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Celui qui possède peu est d’autant moins possédé : bénie soit la petite pauvreté. »

Deux livres sur la pauvreté matérielle :




1. Proudhon – La Philosophie de la misère (1846)

Il radicalise sa célèbre thèse « La propriété, c’est le vol » en montrant comment la propriété capitaliste permet l’appropriation de la plus-value produite par le travail. Il ne prône pas pour autant un collectivisme d’État : il défend un idéal de petite production, d’association et de mutualisme.

2. Marx – Misère de la philosophie (1847)

Marx accuse Proudhon d’idéalisme et montre que la misère n’est pas un accident moral du capitalisme, mais le produit normal de ses mécanismes internes.

« Ce ne sont pas les idées qui transforment la société, mais les rapports matériels. »

Penser la pauvreté 

La philosophie ne donne pas d’argent (encore que ), mais elle apporte :

1. Un langage pour comprendre l’injustice : Elle montre que la pauvreté n’est pas un élément personnel mais un problème qui est aussi structurel.

2. Des critères pour juger une société : Une société se mesure à la façon dont elle traite ses plus fragiles. 

3. Des interrogations sur la dignité La pauvreté interroge ce qui fait la valeur d'une vie : travail ? autonomie ? appartenance à une communauté ? Exclusion de plus fragiles ou des différents ?

4. Une critique des illusions : Elle évite de réduire la pauvreté à : 
    “il suffit de travailler”, 
    “il suffit d’être méritant”, 
    “c’est la faute des pauvres”, 
    "on ne donne pas d'argent à un pauvre car il le boit'.



Une question classique : Peut-on philosopher dans la pauvreté ?

Contrairement à Diogène, beaucoup de penseurs pense "non", car la misère détruit les conditions minimales de liberté. D’autres répondent : oui, mais alors la philosophie doit être engagée, concrète, liée à la justice.

Et notre question : Sortir de la pauvreté ? 

Elle en ouvre de nombreuses autres :

  • De quelle pauvreté parle-t-on ?

  • En sortir est-il possible ?

  • Si la pauvreté relative repose sur la comparaison, peut-on sortir d’un système comparatif ?

  • Quel est le rôle de la société dans le traitement des pauvretés ?

  • Pourquoi la misère attaque-t-elle la dignité, la pensée, la liberté ?

  • Philosophe-t-on de la même manière quand on a faim ?

  • La pauvreté est-elle une forme d’exclusion du monde commun ?

  • Est-elle un accident ou le produit d’un système économique et politique ?

  • Entretient elle des rapports de domination (travail précaire, invisibilisation) ?

  • La misère est-elle un symptôme d’organisations sociales ?

  • Est-elle dangereuse ? (Aristote : une cité trop inégalitaire devient instable.)

  • Est-elle un mal moral ? (Thomas d’Aquin, Rawls.)

  • Est-elle liée à la propriété ? (Rousseau.)

  • Si elle n’est pas naturelle, est-elle une fabrication sociale ?

  • Peut-on être riche en argent et pauvre dans tout le reste ?

  • Le handicap est-il une pauvreté de moyens ?


 
Hannah Arendt nous à dit que  : "La pauvreté empêche l’apparition d’un espace public où les gens peuvent agir et parler en égaux." et encore "Les pauvres ne sont pas intégrés dans le monde commun."

Sortir de la Pauvreté peut il être "intégré au monde commun" ?  si oui comment intégrer tout un chacun au monde commun pour espérer que nous sortions tous de la pauvreté ?



Références : 

France Culture : Ce que la pauvreté dit aux philosophes

Philo Magazine : Comment définir la pauvreté ?

La pauvreté est-elle un objet philosophique [article]Eric Lecerf


Posts les plus consultés de ce blog

College 6/05/2024 - Qui veut, peut ?

Quand on veut, on peut ?  Est-ce vrai, si ce n'est pas vrai alors pourquoi le dit on ? Il n’y a pas d’expérience plus commune que de vouloir vraiment quelque chose sans toutefois l’obtenir. Alors, que cache vraiment cette expression, "quand on veut, on peut" ou encore " il faut se donner les moyens" ? Pourquoi, quand on veut, on ne peut finalement pas réussir notre action ? L'expression "quand on veut, on peut" signifie d'une manière à peine voilée, que vous ne voulez pas vraiment réussir. Et tout est dans ce "vraiment" ! Comme si c'était une simple question de volonté… C’est aussi une manière de vous dire que si vous fournissiez des efforts, eh bien ils s’avèreraient payants. C’est donc comme si, de la volonté, découlaient forcément les efforts, et des efforts les résultats. En fait, derrière cette formule, se cache l’idée que le travail paie nécessairement, et donc que celles et ceux qui réussissent le méritent car il suffit de ...

Que signifient « être humain » et « être inhumain » ? - Collège Lherm - 23 janvier 2025

  Qu'est-ce qu'une personne inhumaine ? Inhumain, inhumaine 1.  Qui ne semble pas appartenir à la nature ou à l'espèce humaine et qui est perçu comme atroce, monstrueux  : Le caractère inhumain d'un crime. 2. Qui semble au-dessus des forces humaines : Tâche inhumaine. Un acte peut-il être inhumain ? Qu’y a-t-il de plus semblable à un homme qu’un autre homme ? Mais qu’y a-t-il de plus irréductible à l’humain que l’inhumain ? Or, il n’y a qu’un homme pour être inhumain. L’un des plus singuliers paradoxes de l’inhumain est qu’il n’est pas en dehors de l’humain. Pour être inhumain, il n’est pas besoin d’avoir perdu tout sens de l’humain. Tout au contraire, l’inhumain est une des manières fort communes qu’ont les hommes d’assumer leur humanité. Quoique notre conscience morale s’en révolte et quoique notre logique s’en scandalise, il nous faut donc en reconnaître le fait : l’inhumain est une catégorie de l’humain. Rien ne paraît plus monstrueux. Rien n’est pourtant plus banal...

Collège - Comment avoir de l'autorité - 19 juin 2025

si l'autorité est bien comme le dit le le robert : "Droit de commander, pouvoir d'imposer l'obéissance." , elle n'est pas alors définissable comme comme une capacité différenciée de la peur voir de la terreur.  Bien sûr cela est simplement faux. L'autorité comme la confiance ne se décrète pas, elle se gagne.  " L'autorité, définie comme le pouvoir légitime et accepté , a trois sources distinctes, selon Max Weber. Tout d'abord, l'autorité charismatique émane de leaders exceptionnels inspirants, comme un fondateur charismatique dirigeant une start-up. Ensuite, l'autorité traditionnelle repose sur des normes transmises de génération en génération, illustrée par une entreprise manufacturière avec une culture façonnée par des pratiques anciennes. Enfin, l'autorité rationnelle-légale, fondement des organisations modernes, s'appuie sur des règles formelles, avec un exemple concret d'un employé obéissant à son supérieur hiérarchiqu...