Non ridere, sed intelligere ?
« Ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas détester, mais comprendre », écrivait Spinoza lorsqu’il expliquait comment il entendait étudier les actions humaines.
Voilà qui pourrait mal commencer pour un atelier philosophique consacré… aux histoires drôles.
D’autant que les philosophes ne semblent pas toujours entretenir avec le rire des rapports très simples.
Selon une tradition rapportée à propos de Chrysippe de Soles, grand maître du stoïcisme, celui-ci serait mort de rire après avoir vu un âne manger ses figues. Il aurait demandé qu’on lui donne du vin pur pour faire passer le tout.
Bergson, lui, affirme dans Le Rire qu’« il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain ». Mais l’âne de Chrysippe ne le contredit finalement peut-être pas : si cet âne nous fait rire, c’est justement parce qu’on l’imagine mangeant et buvant comme l’un d’entre nous.
Bon.
Et si je soutenais malgré tout que le rire constitue une excellente porte d’entrée vers la philosophie ?
Pas parce que rire serait déjà philosopher.
Mais parce qu’une histoire drôle fonctionne souvent en nous faisant voir soudainement autrement une situation que nous pensions avoir comprise.
Nous suivons tranquillement une logique. Nous anticipons la suite. Puis quelque chose déraille. Une réponse arrive de travers, une évidence se retourne, une absurdité devient presque raisonnable.
Et nous rions.
Le rire signale alors peut-être quelque chose d’intéressant : pendant une seconde, notre représentation du monde vient de se fissurer.
Or le philosophe ne cherche-t-il pas précisément ces fissures ?
Il demande pourquoi ce qui nous semblait évident ne l’est plus. Il examine la règle que nous appliquions sans nous en apercevoir. Il cherche ce que le retournement révèle de nos valeurs, de nos raisonnements ou de notre manière de regarder les choses.
Le rire ne remplace donc pas la réflexion. Il peut lui préparer le terrain.
Il produit une petite secousse.
Puis vient la question.
C’est le principe de l’atelier que je vous propose : cinq histoires dites drôles, cinq retournements et, chaque fois, une question philosophique pour voir ce que le rire avait peut-être commencé à mettre en mouvement.
Je ne dévoilerai les cinq histoires qu’au moment de l’atelier : une histoire drôle dont on connaît déjà la chute perd une bonne partie de son intérêt.
Mais, pour vous donner envie de venir, je vais quand même en sacrifier une sixième.
Sade reçoit une amie connue pour apprécier d’être « gentiment » torturée.
Elle arrive et, d’un air gourmand, lui demande :
— Sade, fais-moi mal !
Le divin marquis la regarde, lui aussi avec gourmandise, et répond :
— Non.
— Hé, hé, hé…
Alors ?
Peut-on faire du mal à quelqu’un en refusant de lui faire ce qu’il désire ?
Faire le bien de quelqu’un, est-ce satisfaire son désir ?
La valeur morale d’un acte dépend-elle de ce que l’on fait ou de l’intention avec laquelle on le fait ?
Peut-on respecter quelqu’un en refusant volontairement de lui donner ce qu’il demande ?
